David McQueen1

Je tiens, dès l'abord, à préciser que le tableau que je brosserai ici de l'histoire de la recherche économique à la Banque du Canada n'a rien de définitif. Pour commencer, il se limite à la période comprise entre 1935, année de fondation de la Banque, et 1965. En ce qui concerne la première quinzaine d'années, je me suis surtout fondé sur les mémoires d'une valeur inestimable (publiées ou non) du regretté George Watts, l'un des pères de la recherche économique à la Banque2.

Pour les années suivantes, j'ai par contre puisé abondamment dans mes propres souvenirs, en remontant le cours de mes treize ans de service (1952-1965) au département des Recherches de la Banque. Mon récit sera forcément incomplet et jusqu'à un certain point subjectif, d'autant plus que je n'ai jamais été dans une position qui m'ait permis de suivre tout ce qui se passait au département. Cela est particulièrement vrai de la deuxième vague d'expansion que celui-ci connut au début des années 1960, à l'occasion de laquelle le futur gouverneur Gordon Thiessen se joignit à nous.

Je ne peux qu'espérer que la parution du présent article suscitera chez d'autres l'envie de réparer les oublis, de corriger les erreurs, de rappeler d'autres noms et, par-dessus tout, de poursuivre la chronique au-delà de 1965.

De 1935 à la fin de la guerre

La Banque recruta à dessein des économistes presque dès le départ. Rompant résolument avec la pratique établie dans le milieu des banquiers canadiens dont il était issu, le gouverneur Graham Towers tenait à s'entourer de chercheurs-économistes compétents. Son point de vue trouva un fort écho chez le sous-gouverneur J. A. C. Osborne, qui avait dirigé le service des statistiques de la Banque d'Angleterre avant d'être détaché auprès de Towers.

Le département des Recherches qui naquit alors faisait figure de pionnier à Ottawa. Certes, il avait quelques points communs avec de rares directions scientifiques de l'administration fédérale, mais il se distinguait par le fait qu'on n'avait jamais regroupé de la sorte des économistes de formation. On raconte que les deux calculateurs électromécaniques de bureau que possédait le département impressionnaient beaucoup les fonctionnaires d'autres services; voilà qui donne une petite idée de l'ambiance qui régnait en ces temps reculés de la Grande Dépression.

Si certaines caractéristiques du département à ses débuts sont déconcertantes de prime abord, nul ne s'étonnera d'apprendre que les premiers employés - dont le nombre allait bientôt s'établir à une douzaine, et ce, jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale - étaient hautement qualifiés. Comme les emplois offerts aux économistes et au personnel administratif compétent dans les années 1930 ne couraient pas les rues, la Banque eut tout le loisir de recruter les meilleurs éléments.

Non, ce qui peut sembler plus curieux, c'est que les activités de banque centrale ne représentaient en soi qu'une faible part du travail du département. Il y avait deux raisons à cela. La première est qu'en dépit du rôle très actif que la Banque a vite joué à l'égard d'autres aspects de son mandat, notamment à titre de conseiller financier du gouvernement fédéral, la politique monétaire n'a pas occupé une grande place dans la vie de l'institution durant les vingt premières années.

À ce propos, l'ancien gouverneur Gerald Bouey n'avait-il pas fait remarquer un jour que le taux officiel d'escompte avait été établi à 2,5 % en 1935, abaissé à 1,5 % en 1944, puis porté à 2 % en 1950, où il était demeuré jusqu'en 1955. C'étaient là, en vérité, des variations fort modérées. En raison des circonstances, la politique monétaire conserva une orientation expansionniste pendant la dépression des années 1930, et l'on jugea que les pressions inflationnistes liées au conflit mondial qui suivit seraient mieux contenues par une hausse des impôts, la mise en place de mesures de contrôle (notamment des prix) et la vente massive d'obligations de la Victoire que par un tour de vis monétaire. Quant aux poussées d'inflation survenues durant la première décennie de l'après-guerre, la politique budgétaire servit à les freiner quelque peu. Dans les faits, l'efficacité de tout resserrement monétaire était entravée par le plafond réglementaire de 6 % imposé au taux des prêts bancaires, et l'on hésitait à prendre des mesures susceptibles de réduire la valeur marchande des obligations de la Victoire, qui avaient encore de très nombreux détenteurs.

La deuxième raison pour laquelle le travail du département des Recherches était si peu lié au métier proprement dit de banquier central tient précisément au fait que ce département incarnait quelque chose d'absolument nouveau et inédit à Ottawa. Le ministère des Finances et d'autres organes de l'administration publique virent bien vite tout l'intérêt que présentait ce pôle d'expertise économique - de taille réduite, il est vrai, mais suffisamment développé - et confièrent bientôt à ces spécialistes diverses tâches. La direction de la Banque ne s'y opposa guère, soucieuse qu'elle était de ménager à la nouvelle institution une place dans le coeur des fonctionnaires d'Ottawa et d'initier tout le personnel aux rouages de l'appareil gouvernemental.

En un rien de temps, la Banque et le département héritèrent d'un dossier de première importance, de ceux qui ne se refusent pas : l'état alarmant dans lequel se trouvaient les finances des trois provinces des Prairies au milieu des années 1930. Titubant sous les coups combinés de la Grande Dépression et de la sécheresse, ces provinces étaient au bord de la faillite, l'une d'elles, l'Alberta, franchissant même le pas pour un moment. Ce problème, qui entraîna la création en 1937 de la Commission royale des relations entre le Dominion et les provinces (la Commission Rowell-Sirois), accapara de plus en plus le chef du département Alex Skelton et les membres de son équipe. Skelton fut nommé secrétaire de la Commission; l'économiste John Deutsch, aussi du département, et la bibliothécaire Mary Rowland y furent également détachés pour la durée de ses travaux. Le rapport en plusieurs volumes de la Commission (Skelton signa à titre principal le premier d'entre eux) et les études afférentes parurent en 1940.

Certaines précisions sur l'homme s'imposent ici. Bien qu'il ait été peu présent dans les bureaux mêmes de la Banque durant ses neuf années à la tête du département des Recherches (de 1935 à 1944, il passa le plus clair de son temps à la Commission Rowell-Sirois, puis se vit confier de nombreuses missions au cours de la guerre), Skelton laissa néanmoins une empreinte indélébile sur le caractère et la légende du département.

En dignes gardiens de la masse monétaire de la nation, les banquiers centraux tentaient habituellement de projeter, au moins auprès du public, une image impassible de sérieux et de sobriété. Le contraste dans ce contexte était des plus piquant, car deux des plus grandes figures de la Banque à ses débuts, Skelton et le secrétaire Donald Gordon, comptaient parmi les personnalités les plus colorées (mais aussi les plus brillantes) qu'ait connues Ottawa.

Ayant réussi à s'illustrer d'une manière exceptionnelle alors qu'il n'avait fait que peu d'études, Gordon se distingua par la suite en présidant la commission de contrôle des prix pendant la guerre, puis la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada.

Skelton, en revanche, avait été l'un des diplômés les plus doués de la faculté d'économie de l'Université Queen's et boursier de la fondation Rhodes. D'une énergie peu commune et ne supportant pas la bureaucratie, il savait tout à la fois abattre des montagnes de travail et faire la fête jusqu'aux petites heures du matin. Lors des négociations budgétaires fédérales-provinciales du milieu des années 1940, il trouva d'ailleurs sous cet aspect de sa vie nocturne un complice insolite en la personne du premier ministre du Québec, Maurice Duplessis. (Je tiens cette anecdote d'une source autorisée : feu Joseph Howes, admirateur et proche collaborateur de Skelton.)

Appartenant à des camps opposés durant le jour, Skelton et Duplessis joignaient pourtant leurs forces la nuit venue pour découvrir les attraits de Hull, qui servait à l'époque d'exutoire à la morosité de la ville d'Ottawa (où, par exemple, la piste de danse du Canadian Grill fermait dès minuit le samedi et où il était impossible de boire un verre à quelque heure que ce soit).

Le hic (si l'on peut dire), c'était que Skelton devait souvent s'entretenir, le lendemain matin, avec le premier ministre Mackenzie King, qui ne faisait pas mystère de son puritanisme. Aussi recourait-il à des pastilles Sen-Sen pour masquer les traces des libations de la veille. Jusqu'au jour où le premier ministre, quittant des yeux la feuille de chiffres qu'ils examinaient, lui dit [traduction] : « Écoutez, Skelton, que vous buviez est une chose, je n'y peux rien, mais, de grâce, épargnez moi vos horribles pastilles! ».

Tous, du premier ministre au gouverneur Towers, lui pardonnaient ses excentricités, par égard pour sa stupéfiante énergie et ses énormes capacités. Ses années de secrétaire de la Commission Rowell-Sirois marquèrent sans conteste le couronnement de sa carrière, qui fut abrégée abruptement par sa disparition tragique (il se noya en 1950). Bien plus qu'un simple secrétaire, Skelton fut la locomotive de la Commission et établit un important précédent en réunissant, de façon productive, un nombre jusqu'alors inédit au Canada d'économistes universitaires et de chercheurs spécialistes des sciences sociales.

L'autre grande réussite de Skelton est d'être parvenu à donner au département des Recherches de la Banque du Canada un élan et une inspiration qui est demeurée intacte. Son style unique et haut en couleur ne se retrouva véritablement chez aucune des personnes qui entrèrent au département par la suite, mais une touche de son irrévérence resurgissait jadis dans les sketchs présentés aux soirées de Noël, qui se déroulaient dans l'appartement spacieux de William Lawson et auxquels venaient assister la Haute Direction ainsi que le personnel du département. Les sketchs faisaient la satire de ces étranges coutumes tribales irrationnelles des années 1950, qui consistaient notamment, pour les employés du département des Recherches, à rédiger plus d'une dizaine de versions préliminaires et à consacrer des centaines d'heures de travail à la production d'un maigre rapport annuel.

L'après-guerre

Le département prit de l'expansion à la fin de la guerre. Parmi les nouveaux venus figuraient Sterling Suggett, Edith Whyte, William Lawson, Bernard Drabble, Gerald Bouey, George Freeman, Douglas Humphreys et Al Noble. Stephen Handfield-Jones et moi, recrutés au début des années 1950, appartenons probablement davantage à cette vague d'arrivants qu'à n'importe laquelle des suivantes.

Pendant la guerre, la petite équipe du département devait constamment passer d'une priorité à l'autre, au gré des urgences qui se succédaient. Les années de paix eurent aussi leur lot d'urgences, comme l'emprunt de conversion de 1958, mais celles-ci n'étaient pas aussi fréquentes. Ce répit et la croissance des effectifs permirent de mieux focaliser les énergies.

Dans la plupart des cas, et certainement dans le mien, nous restions affectés à un secteur donné environ trois ans, ce qui était suffisant pour se familiariser avec lui, mais insuffisant pour s'en lasser. Pour ma part, après un passage initial en économie internationale, domaine dans lequel j'avais fait ma thèse, j'ai bifurqué vers les finances publiques, sous la houlette de Joseph Howes, puis je me suis joint au groupe de la monnaie et des services bancaires (une vraie cocotte-minute) avant d'atterrir en « économie générale », notamment en prévision.

Sous la direction de Howes, j'ai d'abord réuni, puis tenté d'harmoniser, des statistiques sur les recettes et les dépenses des administrations municipales, qui devaient être intégrées aux comptes nationaux. Cette tâche avait été entamée au temps de la Commission Rowell-Sirois, mais le Bureau fédéral de la statistique (l'ancêtre de Statistique Canada) ne semblait pas encore prêt à s'en charger entièrement. Ensuite, Howes et moi fûmes dépêchés auprès de la Commission Gordon, ou Commission royale d'enquête sur les perspectives économiques du Canada, pour assister Yves Dubé, de l'Université Laval, dans son travail de prévision sur 25 ans des dépenses en logements et en « capital social » (le capital physique s'entend : routes, écoles, bâtiments universitaires, réseaux d'adduction d'eau, etc.). Nous n'étions pas les seuls employés du département à travailler pour la Commission. Stephen Handfield-Jones, par exemple, aida à mettre sur pied la comptabilité des flux financiers du Canada.

Dédaignant toute prétention à une théorisation économique de haut vol, Howes était une mine de renseignements pointus sur les finances provinciales et municipales, informations qu'il tenait à jour grâce en partie à ses multiples contacts personnels. Il jugea bon que Dubé, lui et moi traversions le Canada d'est en ouest pour interroger les principaux responsables du monde municipal et de l'enseignement. Je doutais de l'utilité de la démarche pour améliorer sensiblement nos prévisions, qui tablaient sur une expansion modeste, ce que Howes me concéda; mais, d'après lui, nous comprendrions mieux la nature des problèmes au terme du voyage, et il estimait qu'Yves, en tout cas, devait voir l'Ouest du pays3. Nous sommes donc partis, parcourant près de la moitié du trajet dans l'Ouest à bord d'un train panoramique, car Howes détestait l'avion.

En fin de compte, Howes et moi avons eu à la fois tort et raison. En dehors des chiffres concernant la population citadine, nos prévisions étaient ridiculement basses, mais nous parvînmes quand même à inclure dans notre rapport une ou deux choses utiles sur les incidences à court terme de l'urbanisation galopante. Quant à son voyage jusqu'au Pacifique, Yves me confia, bien des années après, lorsqu'il était directeur de recherche à la Commission canadienne des transports, que cet aller-retour avait été l'un des événements les plus mémorables et les plus importants de sa carrière.

À lire ce passage, on pourrait croire que le département des Recherches, loin de se limiter aux besoins de la banque centrale, garda une vocation de généraliste jusqu'à la fin des années 1950, en offrant à son personnel l'occasion d'acquérir un bagage concret sur l'économie canadienne, ce dont je lui suis encore reconnaissant aujourd'hui.

Certains changements s'opéraient pourtant en coulisse. D'autres ministères et organismes à Ottawa (p. ex., Finances, Commerce et ce qui allait devenir Statistique Canada) développaient leurs propres capacités de recherche. Au sein même de la Banque, les chercheurs commençaient à être affectés un peu plus libéralement à d'autres départements - dont celui des Valeurs, dans le cas de Douglas Humphreys et d'Al Noble.

Par ailleurs, les événements étaient en train d'amener la Banque dans son ensemble à se centrer davantage sur ses propres opérations et sur leurs répercussions économiques. À partir de la seconde moitié des années 1950, et parallèlement à une évolution semblable aux États-Unis, la conduite de la politique monétaire devint plus active, et l'on se mit à en débattre davantage dans les milieux universitaires et le grand public. De plus, ce qu'il est convenu d'appeler « l'affaire Coyne » - dont les derniers rebondissements furent la démission du gouverneur James Coyne en 1961 et son remplacement par Louis Rasminsky - incita chacun, à l'extérieur comme à l'intérieur de la Banque, à penser que l'institution devait consacrer une plus grande partie de ses ressources intellectuelles à clarifier et à préciser son rôle dans l'économie.

La Banque et la Commission Porter

Juste après le changement de gouverneur, fut mise sur pied, en 1962, la Commission royale d'enquête sur le système bancaire et financier (la Commission Porter), dont le rapport parut en 1964. La Banque n'allait plus y couper cette fois : il fallait qu'elle s'applique à fournir une analyse complète et cohérente de son rôle. Robert Johnstone, qui s'était joint au département des Recherches en 1957, avait été détaché auprès du personnel de la Commission, et la rédaction du mémoire que la Banque devait présenter à cette dernière absorba un certain nombre d'autres chercheurs, en particulier Gerald Bouey et George Freeman, mais aussi les anciens du département Robert Beattie (premier sous-gouverneur) et William Lawson (adjoint de direction du gouverneur).

Dans son mémoire, la Banque fit valoir que l'effet le plus important qu'elle pouvait avoir sur l'économie découlait de son aptitude à influencer les variations des conditions du crédit, considérées tant du point de vue des emprunteurs (difficulté d'emprunter et coûts et risques encourus) que de celui des épargnants (attrait de l'acquisition et de la détention de différents types d'actifs financiers).

En ce qui concerne les buts généraux de l'institution, le mémoire les assimila à ceux de l'ensemble des politiques pratiquées en matière économique, notamment « une croissance soutenue de l'économie avec un haut niveau de l'emploi et une utilisation efficace des facteurs de production, la stabilité des prix au pays et le maintien d'une situation financière solide vis-à-vis de l'étranger, la répartition équitable des avantages et des charges au sein de l'économie et le maintien d'une grande liberté sur le plan économique ». La Banque prit soin de bien insister sur la stabilité des prix, mais elle ne voyait aucune incompatibilité de base entre cet objectif et les autres.

Lors de sa déposition devant la Commission, le gouverneur Rasminsky ajouta que ce serait une erreur, selon lui, d'intégrer dans la loi des instructions précises qui contraindraient la banque centrale à focaliser toutes ses politiques et son attention sur la réalisation d'un objectif unique.

Voilà comment la Banque concevait son rôle et sa place dans l'économie au bout d'à peine 30 ans d'existence, fortement marqués à la fois par l'expérience et le souvenir de la Grande Dépression et de la guerre. Quelques années plus tard, une autre expérience - celle de la stagflation des années 1970 — allait elle aussi laisser une empreinte profonde, au point de devenir presque une hantise.

Nombre de lecteurs, désireux de comparer les bases intellectuelles sur lesquelles la Banque fit reposer le mémoire qu'elle présenta à la Commission Porter à celles de ses déclarations publiques du début des années 1990, brûlent sans doute à ce point-ci d'apprendre comment évoluèrent les activités de recherche et d'analyse économiques de l'institution au cours de la deuxième moitié de son existence. Je vais malheureusement les décevoir. À l'instar de tout bon banquier central, je dois fermer le bar juste au moment où les choses deviennent particulièrement intéressantes4. Comme j'ai quitté la Banque pour d'autres horizons en 1965, j'aurais bien du mal à poursuivre le récit au-delà de cette année-là. Je laisse donc à d'autres personnes mieux informées que moi le soin de relever le défi; libérées par le passage du temps de la crainte de perturber les marchés financiers, elles sauront le moment voulu rassembler leurs souvenirs et les évoquer en toute quiétude.

Le traitement des données et des analyses dans les années 1950 et 1960

Je peux, par contre, esquisser la façon dont nous traitions les données économiques à la Banque dans les années 1950 et au début des années 1960. Je montrerai ensuite comment il devint graduellement évident qu'il fallait nous écarter un peu d'une approche qui laissait une très large place au jugement pour nous tourner de plus en plus vers une modélisation formelle, explicite et mathématique. Notre expérience n'avait rien d'unique; d'autres équipes d'économistes que je connaissais au Canada et à l'étranger parvinrent également, plus ou moins à contrecoeur, à la même conclusion que nous à peu près en même temps.

Keynes, pourtant grand intuitif par nature et hautement sceptique à l'égard de l'économétrie, avait néanmoins déclaré que ses meilleures idées lui venaient en jonglant avec des chiffres pour voir ce qui pouvait s'en dégager. Voilà qui décrit plutôt bien la philosophie qui prévalait dans notre ère « pré-économétrique ». En grande partie grâce à des gens comme Margaret Fitzpatrick et à d'autres membres du meilleur personnel de soutien avec lequel il m'eut été donné de travailler, lesquels se tenaient constamment en rapport avec leurs homologues du Bureau fédéral de la statistique, nous les connaissions, nos séries statistiques, avec leurs petites bizarreries, leurs discontinuités, leurs forces et leurs faiblesses. Nous nous attachions à en faire des diagrammes sur lesquels nous gardions ensuite les yeux rivés, à l'affût de tendances, de points de retournement, d'irrégularités et de candidats probables à la révision.

J'estime encore aujourd'hui qu'il s'agit d'une excellente façon de démarrer une recherche empirique. Cela permet de soulever des questions pertinentes, de départager provisoirement ce qui apparaît remarquable et ce qui est sans intérêt, et plein d'autres choses encore. Ce qui a changé, et à juste titre, c'est le suivi : on fait désormais davantage appel aux mathématiques et moins à l'intuition (même si ceux qui refusent à l'heure actuelle d'accorder tout rôle positif à ce dernier aspect, sur lequel reposent la « visualisation » et le comblement des lacunes de tout modèle, ne font que se leurrer).

Avant l'arrivée à la Banque de la révolution suscitée par l'économétrie, divers raffinements, comme les échelles semi-logarithmiques, vinrent nous aider à visualiser nos données. Nous sommes fort redevables à Don Daly et à ses collègues du ministère du Commerce, de l'inlassable prosélytisme qu'ils déployèrent en faveur de la désaisonnalisation des données et du recours à des indicateurs conjoncturels. La bataille se faisait en deux temps : ils devaient d'abord nous convaincre, puis nous devions nous-mêmes convaincre nos supérieurs; mais la bataille finissait généralement par être gagnée.

En ce qui concerne les prévisions économiques générales à court terme, nous critiquions volontiers les discours élaborés du monde universitaire à propos des modèles, mais bien entendu nos méthodes de travail supposaient implicitement l'existence d'un modèle. Si je me souviens bien, il s'agissait d'un modèle simple voire rudimentaire, d'inspiration keynésienne, fortement axé sur le niveau de la demande au sein de l'économie, tel qu'on aurait pu en trouver, à l'époque, dans quasiment n'importe quel manuel d'initiation à l'économie.

Notre démarche consistait essentiellement à recueillir le plus d'indications possibles au sujet de l'évolution future de trois variables exogènes clés, à savoir les exportations, les dépenses publiques en biens et services et les investissements fixes du secteur privé. Après avoir calculé des valeurs approximatives pour ces variables et étudié un peu les perspectives d'évolution des stocks et des ventes d'automobiles et d'autres biens de consommation durables, nous tentions de construire autour de ces chiffres un ensemble relativement cohérent de comptes nationaux, tout en comparant fréquemment nos notes avec celles d'autres prévisionnistes canadiens.

Pour nous faire une idée de ce qui se passait sur le front des exportations, et sur d'autres encore, nous comptions énormément sur des visites annuelles, voire semestrielles, à New York et à Washington. Nous allions en fait interroger toute une série de personnalités - trouvées par Bernard Drabble - qui savaient prendre le pouls de l'économie américaine. C'était une expérience très instructive, dont nous retirions également un plaisir certain, comme lors des entrevues avec des personnages aussi truculents et francs que James Knowles, alors directeur du comité mixte du Congrès sur l'économie.

Les lecteurs auront noté que nous accordions tacitement beaucoup d'importance à la position et à la forme futures de la courbe de demande globale. Les courbes d'offre globale n'étaient encore d'un usage courant ni dans la profession, ni dans l'enseignement; avec le recul, cependant, il faut reconnaître que notre opinion sur la cause principale de l'inflation supposait la présence, au sein de notre modèle, d'une courbe d'offre implicite avec une configuration en L inversé et un angle légèrement arrondi.

Nous ne prêtions en réalité que peu d'attention à cette courbe, car nous présumions qu'elle était relativement stable à court terme. Nous considérions que l'inflation était essentiellement due à des pressions excessives de la demande sur la capacité de production disponible; ce qui équivalait, graphiquement, à une courbe de demande coupant une courbe d'offre verticale dans sa partie supérieure. Un scénario impliquant, disons, un quadruplement soudain des cours mondiaux du pétrole et, par conséquent, une translation vers la gauche de la fonction d'offre globale de court terme, nous aurait semblé tout simplement délirant.

Les débuts de l'économétrie et de la modélisation à la Banque

Bien avant le choc pétrolier de 1973, toutefois, nous avions commencé à nous interroger sérieusement sur le bien-fondé de notre méthodologie. L'économétrie, nouvelle discipline qui connaissait un essor important dans les milieux universitaires à la faveur des progrès de l'informatique, avait certainement quelque chose de concret à nous offrir! Pourtant, ce qui a vraiment causé un déclic dans mon esprit, ce n'est pas l'impression que nos prévisions du produit national brut (PNB) fussent systématiquement moins bonnes que celles de nos confrères (ce dont je n'ai pas souvenir), mais une demande que le gouverneur Rasminsky formula à l'une de nos réunions habituelles du vendredi matin. La parité du dollar canadien avait récemment été abaissée à 92,5 cents É.-U. Quelle avait été l'incidence de cette dévaluation sur nos prévisions? Quel genre de marge nous étions-nous laissée pour en tenir compte?

C'était une question raisonnable, mais à laquelle je ne pus - piteusement - opposer aucune réponse satisfaisante, si ce n'est de bredouiller qu'il était devenu plus probable que le taux de croissance du PNB s'établisse dans le haut de la fourchette de nos prévisions. Trouver une meilleure réponse s'annonçait une tâche des plus difficile, qui nécessiterait une estimation explicite des élasticités et des multiplicateurs pertinents, dans un contexte où la plupart des données dont nous disposions se rapportaient à un régime de changes flottants, alors que le Canada venait de renouer avec des changes fixes. Les réactions à des fluctuations telles que celle qui venait de se produire pouvaient dès lors être fort différentes, et la structure de retards des équations serait indubitablement complexe.

Vers cette époque, Sidney May, du ministère du Commerce, avait mis au point un modèle économétrique de l'économie canadienne à partir duquel nous pouvions, en principe, tirer certains des paramètres qu'il nous manquait. Or, les investissements fixes du modèle en question étaient produits de manière endogène, et leur niveau était bien inférieur aux chiffres que nous tirions de nos enquêtes annuelles sur les intentions d'investissement, et dont la qualité nous avait valu, au fil du temps, un certain respect.

En tout cas, il ne me semblait pas opportun d'aller « cueillir » des paramètres donnés dans le modèle interactif d'un tiers. Il fallait, selon moi, soit apprendre à connaître et à utiliser ledit modèle dans son intégralité, soit en concevoir un autre et le tester soi-même, en s'obligeant ainsi à en définir explicitement les multiples interdépendances, ce qui aurait signifié se plonger dans un processus d'apprentissage continu de grande envergure.

Il se trouva que dans d'autres sections du département, des collègues en étaient arrivés également à la conclusion que nos techniques de recherche méritaient une mise à niveau. Aussi une des premières réactions consista-t-elle à instaurer et à offrir au personnel quelques cours à temps partiel sur les bases de l'économétrie. Donnés par William Hood, puis par George Post, ces cours nous aidèrent certainement à entrevoir des possibilités que nous ne soupçonnions pas, mais c'était loin de suffire. Ce qu'il fallait, ce n'était rien de moins que le soutien d'une nouvelle génération d'employés fraîchement émoulus et rompus aux arcanes de l'économétrie.

Et c'est ce qu'obtint le département en 1966 avec la venue d'Ian Stewart et de son cortège d'employés à plein temps - convenablement qualifiés - et d'universitaires à temps partiel, qui se lancèrent dans la construction du premier modèle économétrique de la famille RDX. Aucun miracle instantané n'était escompté ni ne se produisit, mais, au moins, des progrès pouvaient maintenant être réalisés en vue de mieux répondre au type de questions que le gouverneur Rasminsky avait posées.

Les modèles RDX continuèrent d'être très prisés à la Banque jusqu'au début des années 1990, mais il fallut leur apporter toutes sortes d'améliorations et de modifications au fil du temps, notamment pour accroître leur capacité prédictive. Ces dernières années, l'accent a plutôt été mis sur le Modèle trimestriel de prévision (MTP), un système qui est en fait fondé sur deux modèles et qu'il est plus juste de décrire comme « calibré », par opposition à « estimé ». D'autres modèles, dont des satellites du MTP, sont aussi utilisés à diverses fins.

Quelques conclusions

En me remémorant cette période de 1935 à 1965 sur laquelle je me suis attardé ici, je suis convaincu qu'il était inévitable, compte tenu de l'évolution du contexte extérieur, que la Banque passe au stade supérieur de la recherche de pointe et circonscrive davantage, à certains égards, ses champs d'investigation. Néanmoins, si je pouvais exprimer une seule réserve, je dirais que tout progrès a un coût, lequel serait, en l'occurrence, une perte de perspective. Rétrospectivement, je considère encore comme fort précieuses quelques expériences d'apprentissage que j'ai vécues à mes débuts à la Banque, loin des recherches de pointe, et j'encourage vivement les responsables d'aujourd'hui à faire le nécessaire pour que les nouvelles générations de chercheurs puissent récolter les mêmes types de bénéfices.

Dans le même esprit, il importe aussi, selon moi, que l'indépendance de la banque centrale (à quelque degré que ce soit) ne rime pas avec l'isolement de celle-ci. La recherche de pointe et la haute finance sont des domaines qui peuvent tous deux être profondément captivants; ils savent attirer des esprits bien faits, qui à leur tour en attirent d'autres, au point où le tout en arrive à ressembler au centre de l'univers. Il conviendrait donc de garder à l'esprit que c'est dans la vraie société - et non dans les microcosmes de Bay Street, de Wall Street ou de Lombard Street - que tourne l'économie réelle, celle des biens et des services. Le monde de Bay Street (comme celui de la rue Wellington, à Ottawa) n'existe que pour servir la société, et non l'inverse. Il serait bon que les chercheurs aient quelques rappels de ce genre tout au long de leur carrière, histoire de garder la tête sur les épaules.

Notes