L'importance d'une lutte efficace contre l'inflation au Canada

Signe de la réussite de la politique monétaire canadienne, l'inflation — soit le taux de variation des prix selon l'indice des prix à la consommation (IPC) du Canada — fait couler beaucoup moins d'encre aujourd'hui que durant les années 1970, époque où elle faisait souvent les manchettes. Le Graphique 2 présente le profil d'évolution de l'inflation canadienne de 1966 à 2004, illustrant les deux sommets qu'elle a atteints, soit plus de 14 % en 1973 et près de 13 % en 1979 1. Le Graphique montre également le recul marqué de l'inflation, qui est passé de plus de 12 % à 4 % au début des années 1980, sa modeste hausse de 4 à 6 % pendant le reste de la décennie, puis son repli d'un peu plus de 6 % en 1990 à environ 2 % au cours des années suivantes. Depuis 1992, le taux d'augmentation de l'IPC au Canada oscille autour de 2 %.

De nombreux jeunes Canadiens n'ont aujourd'hui aucun souvenir des taux d'inflation élevés des années 1970 et du début de la décennie suivante. N'ayant vécu que dans un climat d'inflation basse et stable, à un taux si bas et si stable en fait que la plupart ne s'en préoccupent probablement pas, il est difficile pour eux de mesurer l'importance du rôle que joue l'inflation. En fait, celle-ci demeure une sorte de mystère même pour les plus âgés, qui ont pourtant été confrontés directement à certaines des perturbations économiques qu'elle a provoquées durant les années 1970 et 1980. Ainsi, bien qu'ils sachent parfois d'instinct que l'inflation n'est pas souhaitable, ils peuvent difficilement expliquer pourquoi elle pose problème, et pourquoi il est si important de la combattre.

2.1 L'inflation et l'incertitude

Pendant de nombreuses années, les écrits émanant des milieux universitaires ont fait valoir qu'il existait une distinction entre l'inflation attendue et l'inflation non prévue, soulignant que seule la deuxième posait problème. Les auteurs soutenaient, par exemple, que si tout le monde attendait un taux d'inflation de 5 % au cours de la prochaine année, il serait relativement aisé de modifier la totalité des contrats pour y incorporer une hausse de salaire ou de taux d'intérêt de 5 %. Dans un tel cadre, l'inflation ne susciterait pas beaucoup d'inquiétude.

Toutefois, les dirigeants des banques centrales accordent peu d'importance à cette distinction pour deux raisons. Premièrement, dans le monde réel, les institutions tardent beaucoup à apporter le type d'ajustement à l'inflation que requiert la théorie des milieux universitaires (Friedman, 1977). Deuxièmement, et plus important encore, le monde réel affiche rarement un taux d'inflation stable et prévisible. Comme le Graphique 2 le montre dans le cas du Canada, l'inflation réelle tend à être assez instable et cette instabilité tend même à s'accroître lorsque le niveau moyen de l'inflation est élevé. En général, une inflation élevée est volatile et, par conséquent, difficile à prédire. Or, le vrai problème réside dans l'incertitude créée par l'inflation parce qu'elle amène les ménages et les entreprises à prendre des décisions qu'ils ne prendraient probablement pas dans un contexte de faible inflation et de plus grande certitude face à l'avenir (Stuber, 2001).

Le Graphique 3 reproduit, pour le même groupe de pays que celui utilisé dans le Graphique 1, la relation qui existe entre le taux moyen d'inflation d'un pays et la volatilité de ce taux au fil du temps 2. Les pays qui affichent des taux moyens d'inflation supérieurs tendent également à avoir des taux d'inflation plus volatils. Le Canada se situe dans le coin inférieur gauche, son taux d'inflation annuel moyen s'élevant à 4,6 %, et l'écart-type de l'inflation, à 3,2 % 3.

Étant donné la relation entre l'inflation et l'incertitude, la lutte contre l'inflation constitue le seul moyen efficace pour éviter l'incertitude associée à cette dernière. La diminution du taux moyen d'inflation réduit la volatilité de l'inflation et, en conséquence, les coûts de l'incertitude.

2.2 Les répercussions de l'incertitude associée à l'inflation

Dans une économie où la vaste majorité des transactions sont effectuées dans des marchés décentralisés et privés, et où les prix sont déterminés par l'interaction entre acheteurs et vendeurs, les prix du marché jouent un rôle primordial dans la transmission de l'information et l'affectation des ressources au sein de l'économie. Par affectation des ressources, les économistes entendent le modèle général de production et de consommation, c'est-à-dire quelles entreprises produisent quels biens, quelles quantités des divers biens sont produites, quelles technologies servent à leur production, et comment les consommateurs répartissent leur pouvoir d'achat limité entre les nombreux biens et services offerts. Dans une telle économie, les prix du marché sont un indice de la rareté relative des produits. Les hausses de prix indiquent une accentuation de la rareté d'un bien donné. Les producteurs sont alors incités à accroître l'offre de ce bien, et les consommateurs, à restreindre l'utilisation qu'ils en font, ce qui en diminue la rareté. À l'inverse, les baisses de prix indiquent une atténuation de la rareté de produits donnés. Dans ce cas, les entreprises sont poussées à réduire l'offre de ces produits, et les consommateurs, à accroître leur demande. L'information transmise par les prix dans une économie de marché est donc essentielle pour que les ressources soient affectées de manière efficiente, et ainsi entraîner une hausse de la production des produits très convoités et une baisse de celle des produits moins prisés des consommateurs 4.

En raison de la présence d'inflation dans une économie de marché, et de l'incertitude qui y est associée, les prix ne transmettent pas clairement cette précieuse information. Par conséquent, les marchés ne fonctionnent pas aussi efficacement qu'ils ne le feraient dans un climat non inflationniste. Les prix des marchés où sévit l'inflation contiennent toujours de l'information sur la rareté, mais ils transmettent aussi d'autres renseignements qui n'ont rien à voir avec cette dernière; ils véhiculent en particulier de l'information sur les perceptions à l'égard du taux d'inflation global. Il en résulte que les acheteurs et les vendeurs ne sont jamais tout à fait sûrs de ce qu'il faut déduire d'un prix élevé : la hausse indique-t-elle qu'un bien donné se raréfie, ou tout simplement que tous les prix montent en raison d'une inflation généralisée? Dans le premier cas, les acheteurs devraient limiter leurs dépenses, et les vendeurs, s'efforcer d'augmenter leur chiffre d'affaires. Par contre, dans la deuxième éventualité, comme le prix donné n'augmente pas par rapport à la majorité des autres prix, les comportements d'achat et de vente ne devraient pas changer. Dans le monde réel, le problème qui se pose lorsqu'il y a inflation est que les deux types de changements coïncident, et que les ménages et les entreprises parviennent difficilement à percevoir clairement la situation. L'inflation amène les participants au marché à commettre des erreurs, c'est-à-dire à faire des transactions qu'ils n'auraient pas effectuées si la conjoncture n'avait pas été obscurcie par l'inflation; donc, le fonctionnement du marché n'est pas aussi efficient qu'il le serait en l'absence d'inflation.

Bon nombre de dirigeants de banques centrales soutiennent depuis des années que l'inflation réduit l'efficacité du système de prix. Voici le point de vue exprimé par Thomas Melzer (1996), ancien président de la Réserve fédérale de St-Louis :

À mon avis, le coût premier de l'inflation, même faible, est la confusion inutile qu'elle sème dans le système des prix relatifs. Pour assurer le bon fonctionnement des marchés, il est important de laisser les prix relatifs donner les indications les plus claires possible sur la tenue des marchés du crédit, des marchés des produits de base, des marchés du travail et, de façon générale, de tout marché où les prix d'aujourd'hui dépendent des perceptions à l'égard du pouvoir d'achat futur. [traduction]

Nous avons fait allusion plus tôt à la théorie voulant que l'inflation influe sur l'affectation des ressources et nuise au bon fonctionnement de l'économie. Mais qu'est-ce que cela signifie réellement? Le déplacement de ressources vers des activités inutiles sur le plan social, au détriment de la production de « choses réelles » qui nous tiennent à cœur, constitue l'un des exemples d'une mauvaise affectation des ressources découlant de l'inflation. Axel Leijonhufvud (1977, p. 280-281) l'explique ainsi :

[En présence d'inflation,] l'efficience et la compétitivité de la production et de la distribution de biens et de services « réels » devient moins importante pour les résultats socio-économiques réels. Il importe plus de prévoir l'inflation et de se prémunir contre ses effets. Les gens réaffecteront leurs efforts et leur ingéniosité en conséquence [...].

En bref, une bonne productivité dans les activités « réelles », autrement dit être capable de soutenir la concurrence, dans son sens courant, n'a plus la même priorité. Bien se protéger de l'inflation devient vital. [traduction]

Imaginez toutes les « choses réelles » que pourraient réaliser l'ensemble des personnes ingénieuses qui, dans un contexte d'inflation même modérée, s'attardent plutôt à prédire l'inflation, à créer et à échanger des outils financiers conçus de manière à conserver leur valeur dans une conjoncture inflationniste, de même qu'à modifier ou à interpréter un régime fiscal lourdement touché par l'inflation. Dans un contexte d'inflation basse et stable, ces précieuses ressources peuvent être consacrées à des choses qui nous tiennent vraiment à coeur, telles que donner des leçons de piano, forer des puits de pétrole, concevoir des logiciels ou écrire des livres.

Un climat sans inflation ne veut pas dire un climat de certitude totale ou sans variation des prix relatifs. Loin de là! Les prix relatifs s'ajustent constamment, parfois brusquement, dans un monde où les goûts des consommateurs évoluent continuellement et où les nouvelles technologies se multiplient. Mais ce type de volatilité est inévitable, et tout à fait normal dans les économies de marché. Dans ce monde-là, les entreprises et les ménages ont déjà bien assez de difficultés à prendre les meilleures décisions qui soient relativement à l'affectation de leurs ressources limitées. L'inflation accentue pour eux la difficulté de comprendre un environnement déjà déroutant. En maintenant l'inflation à un niveau bas et stable, la politique monétaire peut réellement contribuer à la qualité de vie, car elle facilite la prise de décision pour tout le monde.

Nous n'avons pas encore abordé la question de savoir si un bas niveau d'inflation favorise des taux de croissance réelle plus élevés en longue période. Les résultats des travaux empiriques sur la relation entre l'inflation et la croissance à long terme réagissent fortement aux changements des données de l'échantillonnage, de sorte que les économistes ne sont pas en mesure actuellement de fournir des preuves convaincantes de l'existence d'une telle relation. Pour une brève analyse de la question, voir l'Annexe ci-jointe.

  1. 1. Plusieurs mesures de l'inflation sont utilisées couramment. Celle illustrée au Graphique 2 est le taux de variation de l'IPC global. La Banque du Canada insiste aussi sur le profil d'évolution de l'inflation mesurée par son indice de référence, qui exclut les huit composantes les plus volatiles de l'IPC (soit les fruits, les légumes, l'essence, le mazout, le gaz naturel, le transport interurbain, les produits du tabac et les intérêts sur les prêts hypothécaires). Mais les deux conviennent dans le cas présent.[]
  2. 2. La mesure de la volatilité est l'écart-type de l'inflation. Nous avons exclu le Soudan, le Chili, le Mexique et Israël de l'échantillon parce qu'en raison du niveau très élevé de leur inflation et de la volatilité de celle-ci, il aurait, sinon, été difficile d'établir une distinction parmi les autres pays.[]
  3. 3. Encore là, la corrélation n'implique aucun lien de causalité. Voir Longworth (2002) pour une analyse d'autres mesures de l'incertitude associée à l'inflation au Canada.[]
  4. 4. Pour une analyse, élégante et qui fait toujours autorité, de l'importance de l'information pour le bon fonctionnement du système de prix, voir Hayek (1945), en particulier les pages 524 à 528.[]