Introduction

Bonjour tout le monde. Je suis vraiment heureux d’être ici, avec vous, à Montréal. Je reconnais beaucoup de visages dans la salle, des collègues et des anciens étudiants. Merci d’être présents, ça me fait chaud au cœur.

Aujourd’hui, je vais vous parler de l’état du marché du travail au Canada, de ce que nous observons, de ce que certaines tendances pourraient suggérer, et de ce que ça signifie pour la politique monétaire. Puisque la salle compte beaucoup de spécialistes sur le sujet, je suis certain qu’on aura une discussion très productive par la suite.

Le marché du travail est au cœur de nos économies. L’emploi est la principale source de revenus des ménages et joue un rôle majeur dans leurs décisions financières. Il a aussi un effet important sur les décisions des entreprises et les finances publiques.

Comme vous le savez, au cours des dernières années, l’économie canadienne a subi une série de bouleversements : la pandémie de COVID‑19, la forte hausse des prix qui s’en est suivie, et une augmentation importante des taux d’intérêt afin de ramener l’inflation à notre cible de 2 %. À cela s’ajoutent de nombreuses forces géopolitiques, technologiques et démographiques. Pensons par exemple aux réorientations des politiques d’immigration, aux droits de douane américains, à la réorganisation du commerce mondial, à la montée de l’intelligence artificielle (IA) et aux conflits qui touchent l’Ukraine et le Moyen‑Orient.

Ces forces peuvent avoir des conséquences à court et à long terme sur l’économie. Pour la Banque du Canada, la distinction entre fluctuations et transformations est primordiale, car elle vient influencer notre conduite de la politique monétaire. Si nos outils nous permettent de composer avec les fluctuations cycliques pour maintenir l’inflation à la cible de 2 %, leur portée est beaucoup plus limitée face à des transformations structurelles plus profondes. C’est dans ce contexte que nos analyses du marché du travail prennent tout leur sens : elles nous aident à faire la distinction entre fluctuations et transformations et à mieux comprendre l’évolution de l’inflation.

Je vais débuter par un survol du marché du travail au Canada. Je vais ensuite plonger dans l’analyse de trois grandes tendances que nous observons depuis un certain temps au pays, soit le faible roulement sur le marché du travail, la hausse du chômage de longue durée et la situation difficile des jeunes sur le marché du travail.

Finalement, je vais terminer en expliquant ce que tout ça signifie pour les décideurs, incluant la Banque. En comprenant pleinement les forces qui façonnent le marché du travail, la Banque peut prendre des décisions éclairées et s’adapter. C’est tout aussi vrai pour les gouvernements, les entreprises et les ménages.

Marché du travail au Canada : état des lieux

Alors, comment se porte le marché du travail au Canada? Je ne surprendrai personne en disant qu’il fonctionne au ralenti depuis un certain temps et que les conditions actuelles indiquent une légère offre excédentaire.

Plus précisément, l’économie n’a ajouté qu’environ 6 000 emplois en moyenne par mois depuis le début de 2025, comparativement à près de 34 000 par mois en 2024 (graphique 1).

Ce ralentissement s’explique surtout par la baisse de la croissance de la population en âge de travailler. Les effets des droits de douane américains sont aussi en cause. Résultat : le taux d’emploi a diminué de 0,6 point de pourcentage depuis janvier 2025. En parallèle, la part des personnes qui travaillent ou cherchent un emploi a diminué, ce qui a maintenu le taux de chômage dans une fourchette d’environ 6½ % à 7 %.

Voilà ce que les données agrégées nous disent. Elles peuvent toutefois masquer des nuances clés qui nous aident à distinguer les fluctuations cycliques des changements plus structurels. L’analyse des données plus granulaires nous aide à mieux cerner certaines nuances et détails qui enrichissent notre compréhension de l’évolution du marché du travail1. Par exemple, en plus des données traditionnelles de Statistique Canada, nous utilisons ses microdonnées, les données de nos propres enquêtes auprès des entreprises et des consommateurs, en plus de celles de sites de recherche d’emploi comme Indeed. En tirant parti d’un éventail de sources de données, nous venons enrichir nos analyses, ce qui est essentiel lorsque l’économie traverse de nombreux bouleversements, comme c’est le cas aujourd’hui.

Alors, comment les grandes forces que j’ai mentionnées plus tôt interagissent‑elles avec le marché du travail? Comment façonnent‑elles les perspectives d’emploi? J’aimerais pouvoir vous donner des réponses définitives. Mais comme nous le verrons ensemble, c’est un exercice difficile et périlleux, surtout en temps réel.

Tout d’abord, il faut garder en tête que les impacts d’un changement structurel mettent généralement plusieurs années à se faire pleinement sentir. De plus, certaines fluctuations cycliques et transformations structurelles peuvent avoir des effets similaires sur les indicateurs du marché du travail, surtout à court terme. Il faut donc un certain temps avant de pouvoir établir cette distinction avec assurance. Qui plus est, de par leur nature, les changements structurels peuvent toucher les secteurs et travailleurs de façon très disparate. Il peut donc être très difficile de tirer des conclusions macroéconomiques fermes à partir des dynamiques observées au niveau microéconomique.

C’est pourquoi nous devons faire preuve de beaucoup de circonspection et d’humilité dans notre interprétation des développements touchant le marché du travail.

Un marché du travail en transformation?

Plongeons maintenant dans notre analyse du marché du travail pour mieux comprendre ce qui se passe. Nous savons que des facteurs cycliques sont probablement à l’œuvre, mais qu’en est‑il des facteurs structurels? Le ralentissement dont j’ai parlé est‑il le signe d’un marché du travail en transformation? Cette transformation aura‑t‑elle un impact sur la capacité des travailleurs et de l’économie à s’adapter aux chocs futurs?

Pour tenter de répondre à ces questions, penchons‑nous sur les trois tendances que j’ai mentionnées plus tôt, à commencer par le faible roulement sur le marché du travail.

Le faible roulement sur le marché du travail

Depuis quelques années, le taux de mises à pied au Canada est bas et relativement stable (graphique 2). En d’autres mots, les entreprises ne sont pas plus portées à licencier leurs employés qu’avant.

Pourtant, le taux de chômage au Canada a augmenté au cours de la même période, passant d’environ 5 % au début de 2023 à 6,9 % le mois dernier. Comment expliquer une hausse du taux de chômage sans hausse correspondante du côté des mises à pied?

La réponse est liée à l’embauche : la capacité des chômeurs à retrouver un emploi a considérablement chuté depuis 2022 et avoisine son plus faible niveau en 30 ans. Ainsi, dans un contexte où il est plus difficile de trouver un emploi, le nombre de chômeurs progresse, même si les pertes d’emplois demeurent relativement faibles. Nous constatons aussi que les gens changent moins souvent d’emploi. Tout cela crée un effet de léthargie sur le marché du travail.

Le faible roulement des travailleurs est un signe que le marché du travail est moins dynamique que par le passé. Ce n’est pas un développement anodin : ce dynamisme est important parce qu’il favorise l’adaptation au changement. Dans un marché du travail à faible roulement, la réallocation des effectifs des secteurs moins productifs vers les secteurs plus productifs risque de se faire plus lentement. Un marché du travail moins mobile ralentit notre adaptation aux chocs, freine l’innovation et nuit à notre compétitivité. Il compromet ainsi notre productivité, ce qui pèse ensuite sur la croissance de nos revenus et notre pouvoir d’achat collectif.

Alors comment expliquer une telle baisse de dynamisme dans le marché du travail? On peut penser à plusieurs facteurs, tant cycliques que structurels, en réponse à cette question.

Sur le plan cyclique, la hausse des taux d’intérêt en 2022‑2023 a certainement joué un rôle. Il fallait faire redescendre l’inflation après la pandémie, au moment où la demande rebondissait et l’embauche battait son plein. Face au ralentissement graduel de l’activité économique, les entreprises se sont adaptées en limitant l’affichage de postes et en modérant leurs embauches plutôt qu’en faisant des mises à pied2.

Plus récemment, l’incertitude élevée qui entoure la politique commerciale américaine est une autre explication possible. En période de grande incertitude, les entreprises ont tendance à mettre leurs décisions sur la glace, qu’il s’agisse d’embauches, de mises à pied ou de restructurations3. Quant à eux, les travailleurs sont moins enclins à changer d’emploi. La situation au Moyen‑Orient a rajouté une couche d’incertitude au contexte économique ces derniers mois.

Du côté structurel, il se peut que le vieillissement de la population soit un facteur. Certaines entreprises avec qui nous avons discuté insistent sur le fait qu’il est très difficile de remplacer les travailleurs d’expérience4. Elles disent aussi devoir consacrer beaucoup de temps à former les travailleurs nouvellement embauchés. Ainsi, face à la vague anticipée de départs à la retraite, certaines entreprises cherchent à retenir les travailleurs chevronnés et qualifiés le plus longtemps possible, même lorsque l’activité ralentit. En parallèle, elles embauchent moins de gens qui font leur entrée sur le marché du travail.

Cette réalité pourrait expliquer les trajectoires divergentes des taux d’emploi entre les tranches d’âge (graphique 3). Comme on peut le voir dans ce graphique, depuis 2022, les taux d’emploi ont légèrement augmenté chez les travailleurs de 55 ans et plus alors qu’ils ont clairement chuté chez les autres.

Au cours des prochains trimestres, nous continuerons de surveiller de près un ensemble d’indicateurs afin de mieux comprendre pourquoi le taux de roulement est si faible. Pour l’instant, nous voyons peu de différences sectorielles dans les dynamiques des taux de mise à pied et d’obtention d’un emploi. Pourtant, certains chocs qui touchent actuellement l’économie devraient entraîner une plus grande réallocation de la main‑d’œuvre. Le fait que la réallocation soit limitée pourrait signaler des difficultés d’appariement entre travailleurs et employeurs et souligner les défis liés à la reconversion des compétences. Dans un tel scénario, certains groupes pourraient faire face à des défis persistants en matière d’emploi.

Le chômage de longue durée est historiquement élevé

C’est ce qui m’amène à notre deuxième grande tendance : la montée du chômage de longue durée. On constate que les gens au chômage ont plus de difficulté qu’avant à trouver un travail. En fait, si on remonte au début des années 2000, la proportion de chômeurs en recherche d’emploi depuis plus de six mois n’a jamais été aussi élevée qu’au cours de la dernière année, exception faite de la pandémie (graphique 4).

Cette situation peut devenir préoccupante si elle entraîne des séquelles à plus long terme, ce que les économistes appellent les effets d’hystérèse. Par découragement, certaines personnes pourraient même cesser de chercher un emploi et quitter la population active. La perte de compétences et d’expérience lors d’un chômage prolongé peut ensuite accentuer la disparité entre les compétences des travailleurs et les besoins du marché et ainsi nuire aux perspectives d’emploi et aux revenus futurs5. De plus, les longues périodes sans emploi sont parfois perçues de façon négative par les employeurs. Sur le plan macro, la réduction du bassin de travailleurs qualifiés vient limiter la croissance potentielle de l’économie.

Alors, pourquoi le chômage de longue durée est‑il si élevé aujourd’hui? Du point de vue cyclique, ce phénomène pourrait s’expliquer par le fait que certaines entreprises ont ralenti leurs embauches plutôt que de faire des mises à pied en raison de l’incertitude élevée. Cela s’est accompagné d’une baisse du ratio des postes vacants aux chômeurs. Lorsque les embauches sont en baisse, il faut plus de temps pour trouver un travail, ce qui fait augmenter la durée moyenne des épisodes de chômage.

Sur le plan structurel, l’écart entre les compétences et l’expérience des travailleurs, d’un côté, et celles que les entreprises recherchent, de l’autre, semble être un facteur clé. Les données en témoignent : depuis deux ans, les offres d’emploi exigent plus d’expérience qu’auparavant, tandis qu’une proportion croissante de personnes n’a jamais travaillé6, 7. Dans nos enquêtes, les entreprises répètent que les pénuries de main‑d’œuvre sont souvent liées à un manque de connaissances spécialisées. De leur côté, les chômeurs affirment que le principal obstacle à leur recherche d’emploi est de ne pas avoir la bonne combinaison de compétences et d’expérience, surtout s’ils sont au chômage depuis plus d’un an.

Avec le temps, nous devrions être en mesure d’y voir plus clair. Si le chômage de longue durée diminue de façon marquée au fur et à mesure que l’activité économique se raffermit, on pourra alors envisager une explication plus cyclique. Si, au contraire, on voit que le chômage de longue durée reste élevé et que le taux de roulement demeure faible, ou encore que les écarts entre les secteurs et les groupes se creusent, ça pourrait indiquer que des forces structurelles sont à l’œuvre.

La situation difficile des jeunes sur le marché du travail

C’est ce qui m’amène à la troisième grande tendance : la situation difficile des jeunes sur le marché du travail.

Depuis quelques années, ce groupe fait face à des défis de taille en matière d’emploi. En 2022, le taux de chômage chez les 15 à 24 ans atteignait 9 %, son plus bas niveau jamais enregistré. Presque quatre ans plus tard, il dépasse 14 %, ce qui représente la plus forte hausse du chômage chez les travailleurs de tous les âges. Cette détérioration est particulièrement marquée chez les adolescents.

Les jeunes sont non seulement surreprésentés parmi les chômeurs, mais ils représentent actuellement presque le quart des chômeurs de longue durée, une proportion qui a plus que doublé par rapport à 2022. En fait, leur part dans l’augmentation du chômage de longue durée dépasse ce qui a été observé lors de la récession du début des années 1990 et de la crise financière mondiale de 2008‑2009 (graphique 5). Les données indiquent d’ailleurs que c’est dans ce groupe que la capacité à trouver un emploi a le plus fortement diminué.

Alors, comment peut‑on expliquer cette situation? L’interprétation cyclique du chômage élevé chez les jeunes est assez simple : ils sont plus susceptibles de travailler dans des secteurs sensibles aux fluctuations cycliques de l’économie, comme le commerce de détail, la culture ou les loisirs8. Ainsi, lorsque l’économie ralentit, le chômage chez les jeunes a tendance à augmenter davantage que chez les autres groupes d’âge.

Cela dit, l’ampleur de la hausse du chômage chez les jeunes laisse supposer que d’autres facteurs sont en cause. Pensons à la démographie, par exemple, plus précisément à l’afflux massif de jeunes étrangers entre 2022 et 2024. Cette situation a intensifié la concurrence au Canada pour les emplois peu spécialisés et les autres postes de premier échelon. Après cette période de croissance rapide, l’immigration a été considérablement réduite. On peut donc espérer voir une normalisation éventuelle du taux de chômage chez les jeunes.

Un autre enjeu structurel concerne l’appariement entre les besoins des employeurs et le profil des travailleurs, que j’ai mentionné plus tôt. Étant donné que la part des postes à pourvoir exigeant peu d’expérience diminue, les jeunes pourraient avoir de plus en plus de difficulté à entrer sur le marché du travail.

L’IA est une autre explication structurelle plausible. Ce sont dans les professions les plus exposées à l’IA que les taux d’obtention d’un emploi ont le plus chuté9. Il est plus difficile de décrocher un poste dont les tâches peuvent être facilement automatisées avec l’IA. Il s’agit souvent d’emplois de premier échelon et où les jeunes sont surreprésentés. Cela dit, il serait prématuré de conclure que l’IA est le facteur déterminant. Par exemple, la hausse du chômage a été plus marquée chez les jeunes au Canada qu’aux États‑Unis, où l’adoption de l’IA par les entreprises semble plus élevée que chez nous10. Cela laisse supposer que des facteurs propres au contexte canadien jouent probablement un rôle plus important qu’un phénomène mondial comme l’IA.

Un chômage élevé et persistant chez les jeunes est lourd de conséquences, peu importe sa cause. Il pourrait réduire leurs revenus futurs, retarder l’acquisition d’expérience et de connaissances et même les amener à quitter la population active au lieu de s’intégrer au marché du travail11. S’ils quittent le marché du travail pour se former, la situation est moins inquiétante, surtout s’ils le font dans le but d’acquérir des compétences très en demande. Au cours des dernières années, la proportion de jeunes qui ne sont ni en emploi, ni aux études, ni en formation est restée relativement stable. Mais si elle devait augmenter de façon marquée, cela soulèverait des préoccupations quant à leur attachement à long terme au marché du travail et au développement du capital humain.

Nous surveillerons de près des éléments comme le nombre de postes de premier échelon disponibles, l’évolution des professions exposées à l’IA, ainsi que l’impact des réorientations des politiques d’immigration. Si les jeunes parviennent à mieux tirer leur épingle du jeu au fur et à mesure que l’économie se redresse, nous pourrions interpréter leurs récents défis comme étant plus cycliques. Mais si la faible demande de travailleurs moins expérimentés persiste, nous serions portés à y voir un signe de problème plus structurel.

Dans l’ensemble, il faut retenir que ces trois tendances sont interreliées. Le faible taux de roulement entraîne des périodes de chômage plus longues. Et ce sont les nouveaux venus sur le marché du travail, en particulier les jeunes, qui en font les frais.

L’adaptation aux changements (structurels)

Malgré l’incertitude entourant l’ampleur et la portée des forces structurelles qui façonnent notre économie, il est important de réfléchir dès maintenant à la façon de réagir et de s’adapter. Ces forces pourraient avoir de profondes répercussions sur l’emploi au Canada.

Par exemple, puisque la réorganisation du commerce mondial va probablement se poursuivre, nous devons continuer de chercher de nouveaux partenaires commerciaux, de diversifier nos exportations et de trouver des moyens de rendre nos entreprises plus concurrentielles. Au cours de la dernière année, la faiblesse de l’emploi s’est concentrée dans les secteurs les plus exposés au commerce avec les États‑Unis. Nous devons donc faciliter la transition des travailleurs touchés vers d’autres secteurs ainsi que la mise à niveau ou la diversification de leurs compétences.

Nous devons aussi suivre de près l’essor de l’intelligence artificielle. La vitesse à laquelle elle évolue et son potentiel d’automatiser de nombreuses tâches cause naturellement une certaine anxiété chez les travailleurs. On le voit d’ailleurs dans nos enquêtes auprès des consommateurs12. Par le passé, les vagues d’innovation ont fini par créer plus d’emploi qu’elles en ont supprimé. Ces épisodes ont cependant été marqués par de nombreux bouleversements et des transitions difficiles pour beaucoup de travailleurs.

Comme l’a récemment expliqué ma collègue du Conseil de direction, Michelle Alexopoulos, dans un discours sur l’IA, l’adoption croissante de cette technologie pourrait entraîner un changement structurel majeur. Cependant, comme elle le souligne, beaucoup de choses dépendront de l’ampleur et de la rapidité de cette adoption, de la façon dont l’IA viendra compléter ou remplacer les tâches et services, et de la mesure dans laquelle elle accroîtra l’efficacité13. À l’heure actuelle, les entreprises canadiennes ne semblent pas adopter l’IA de manière généralisée. Cela dit, l’adoption peut s’accélérer. Il faut donc réfléchir dès maintenant au repositionnement des travailleurs touchés, et trouver des moyens de faciliter leur transition.

Parmi les grandes forces structurelles auxquelles nous sommes confrontés, les changements démographiques joueront assurément un rôle de taille dans l’économie et le marché du travail à l’avenir. Le vieillissement de la population est une force lourde et prévisible qui comporte des risques importants, allant des pressions sur les finances publiques à un possible ralentissement du dynamisme économique. La croissance de la population venant de l’immigration ne suffit pas à compenser les effets du vieillissement sur le taux de participation au marché du travail. Cela fait ressortir l’importance d’augmenter le taux de participation dans toutes les tranches d’âge, mais aussi d’améliorer la productivité du travail14.

Face à de tels changements structurels et dans un contexte plus volatil et incertain, nous devons repenser nos approches en matière d’éducation et de formation. Il faut d’abord se poser les bonnes questions. Comment pouvons‑nous mieux préparer les jeunes aux nouvelles réalités du marché du travail? Comment pouvons‑nous aider les personnes qui perdent leur emploi à se mettre à jour rapidement pour trouver de nouvelles possibilités professionnelles? Quel rôle les établissements d’enseignement devraient‑ils jouer, sachant que nous pourrions être amenés à changer de carrière plus souvent? Comment mettre sur pied un système d’apprentissage continu et favoriser la formation en cours d’emploi?

Ces questions sont plus importantes que jamais et nous devons y réfléchir collectivement. En présence de changements structurels, nous avons tous un rôle à jouer pour que le Canada demeure concurrentiel et puisse relever les défis actuels et futurs.

Ce que tout cela signifie pour la Banque

Avant de conclure, j’aimerais revenir sur l’importance pour la Banque de bien saisir la nature des chocs et des forces auxquels notre économie fait face, et parler de nos efforts pour y voir plus clair et nous adapter.

Traditionnellement, les banques centrales réagissent aux fluctuations cycliques de l’économie en relevant ou en baissant le taux directeur. Nous cherchons ainsi à influencer la demande pour garder l’inflation basse et stable. Ce type d’intervention est au cœur de notre métier, et la raison d’être de la politique monétaire.

Mais quand les changements sont structurels, nos options se compliquent. Même si la politique monétaire peut, dans une certaine mesure, faciliter la transition de notre économie en période de restructuration, elle ne peut pas compenser la baisse de l’offre causée par des facteurs comme les frictions commerciales ou le vieillissement de la population. En outre, si nous stimulions la demande en présence d’un problème plus structurel, nous pourrions non seulement créer des pressions inflationnistes, mais aussi retarder la restructuration de l’économie qui s’impose.

Pour prendre les décisions appropriées, nous devons bien cerner la nature des variations de l’économie. Comme je l’ai expliqué, un des principaux défis à ce chapitre est de distinguer avec précision les changements structurels des fluctuations cycliques, surtout en temps réel.

C’est pour cette raison que nous explorons des données plus détaillées, pour mieux comprendre ce qui se passe sous la surface. Nos enquêtes auprès des entreprises et des consommateurs, ainsi que notre analyse régionale et nos activités de rayonnement accrues sont d’une valeur inestimable. Ensemble, elles nous aident à mieux comprendre les attitudes et besoins des entreprises en matière d’emploi, comment les travailleurs s’adaptent, et comment tout cela influe sur les emplois, les salaires et les prix. Nous peaufinons aussi un nouveau modèle multisectoriel qui nous aidera à mieux comprendre les implications des changements structurels pour l’économie canadienne et l’évolution de l’inflation.

Mais nous devons demeurer humbles et lucides : les grandes forces de l’économie seront toujours accompagnées d’un certain degré d’incertitude, et le contexte actuel est particulièrement complexe. La gestion des risques devient donc essentielle. Nous misons régulièrement sur l’analyse de scénarios, puisqu’ils nous aident à mieux comprendre et anticiper l’éventail de résultats possibles avant de prendre une décision. Ce type d’exercice devient d’autant plus crucial dans un monde où les changements structurels et les chocs se multiplient et s’accumulent15. Et si la situation le justifie, nous n’hésiterons pas à publier ces scénarios, comme nous l’avons fait récemment dans le contexte des droits de douane ou du conflit en Moyen‑Orient.

Même si nous avons très peu d’influence sur la façon dont les changements structurels se répercutent sur l’économie, nous pouvons veiller à ce que l’inflation reste basse et stable pendant que le marché du travail s’ajuste. La Banque doit également nourrir le dialogue sur les défis et les transformations auxquels notre économie est confrontée. Nous avons la responsabilité de repousser les limites de nos analyses et de communiquer nos conclusions aussi clairement que possible afin que ménages, entreprises et gouvernements puissent faire des choix éclairés.

Conclusion

Il est maintenant temps pour moi de conclure.

J’espère vous avoir donné un bon tour d’horizon de notre lecture du marché du travail au Canada. J’espère aussi vous avoir éclairé sur la façon dont les grandes tendances que nous observons depuis quelques années nous aident à mieux comprendre l’ampleur et la nature des changements structurels dans notre économie.

Pour mener une politique monétaire efficace, nous devons bien distinguer les fluctuations cycliques des changements durables. Une analyse rigoureuse du marché du travail peut nous aider à y voir plus clair.

Mais en réalité, plus notre économie sera frappée par des chocs accompagnés de changements structurels, moins nos décisions de politique monétaire seront évidentes. Même si nous pouvons, dans une certaine mesure, soutenir l’économie en période de restructuration, nous ne pouvons pas choisir sa destination finale face à un changement structurel. Notre objectif demeure le maintien d’une inflation basse, stable et prévisible.

C’est en honorant cet engagement que la Banque aidera les travailleurs, entreprises et gouvernements à concentrer leurs efforts d’adaptation et à trouver des opportunités dans les changements profonds auxquels nous sommes tous confrontés.

Merci.

Je tiens à remercier André Binette, Laurence Savoie‑Chabot et Olena Kostyshyna de leur aide dans la préparation de ce discours.

Information connexe

26 mai 2026

Diagnostiquer les changements sur le marché du travail

Sommaire du discours Nicolas Vincent Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) Ottawa (Ontario)
Le sous-gouverneur externe Nicolas Vincent présente trois tendances qui signalent une faiblesse sur le marché du travail canadien, tout en expliquant qu’elles peuvent venir de facteurs temporaires ou de facteurs structurels plus profonds.
26 mai 2026

Discours : Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO)

Le marché du travail et transformations dans l’économie canadienne. — Le sous-gouverneur externe Nicolas Vincent prononce un discours devant le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO). (vers 8 h 35 heure de l’Est).
  1. 1. En fait, depuis le renouvellement de son cadre de politique monétaire en 2021, la Banque a travaillé à renforcer son analyse du marché du travail. Pour la plus récente mise à jour de nos valeurs de référence pour l’évaluation d’une gamme d’indicateurs, voir F. Bounajm et T. Devakos, « Valeurs de référence pour évaluer la santé du marché du travail : mise à jour de 2025 », note analytique du personnel 2025‑17 de la Banque du Canada (juin 2025).[]
  2. 2. Les données donnent à penser que la dynamique récente du marché du travail concorde avec les ajustements précédents le long de la courbe de Beveridge, qui décrit la relation à la baisse entre les postes vacants et le chômage. Cela indique que des facteurs cycliques, comme la réaction au ralentissement de l’activité économique en raison des taux d’intérêt plus élevés, ont joué un rôle important. Les résultats des enquêtes menées par la Banque auprès des entreprises dans les années qui ont suivi la pandémie appuient également une interprétation cyclique.[]
  3. 3. Les intentions d’embauche selon l’enquête trimestrielle de la Banque sur les perspectives des entreprises étaient modérées en 2025, les répondants ayant mentionné la faiblesse de la demande et l’incertitude tarifaire persistante. Cela concorde avec les études sur le mécanisme économique selon lesquelles, lorsque les mises à pied sont coûteuses, une plus grande incertitude entraîne plutôt une baisse de l’embauche. Voir S. Bentolila et G. Bertola, « Firing Costs and Labour Demand: How Bad is Eurosclerosis? » The Review of Economic Studies 57, no 3 (1990) : 381‑402; et N. Bloom, « The impact of uncertainty shocks », Econometrica: Journal of the Econometric Society 77, no 3 (2009) : 623‑685. Bloom fait notamment référence à la proposition de « valeur d’option », une approche attentiste adoptée par les entreprises en cas d’incertitude accrue, surtout lorsqu’il s’agit de décisions qui auront des conséquences à long terme, comme en matière d’investissement et d’embauche.[]
  4. 4. Par exemple, voir Banque du Canada, Enquête sur les perspectives des entreprises – Quatrième trimestre de 2023 (janvier 2024).[]
  5. 5. Pour une discussion sur la façon dont le chômage de longue durée complique la recherche d’emploi au fil du temps et accroît le risque de départ de la population active, voir K. Kroft, F. Lange, M. Notowidigdo et M. Tudball, « Long time out: unemployment and joblessness in Canada and the United States », Journal of Labor Economics 37, no S2 (2019) : 355‑397. De plus, pour des données montrant que les chômeurs de longue durée sont moins susceptibles d’être convoqués à une entrevue, voir K. Kroft, F. Lange et M. Notowidigdo, « Duration dependance and labour market conditions: evidence from a field experiment », The Quarterly Journal of Economics 128, no 3 (2013) : 1123‑1167. []
  6. 6. Voir graphique 6 dans T. Macklem, « Changements structurels – Le Canada à la croisée des chemins ». Discours prononcé devant l’Empire Club of Canada, Toronto, Ontario, 5 février 2026.[]
  7. 7. En fait, selon une moyenne mobile sur 12 mois des données non désaisonnalisées de Statistique Canada, la proportion de personnes sans expérience de travail, parmi les chômeurs et les personnes hors de la population active, a augmenté de façon importante depuis le creux de la pandémie pour dépasser 19 % vers la fin de 2025.[]
  8. 8. Pour en savoir plus sur la façon dont les conditions du marché du travail touchent souvent les jeunes de manière disproportionnée, voir H. Hoynes, D. Miller et J. Schaller, « Who suffers during recessions? », The Journal of Economic Perspectives 26, no 3 (2012) : 27‑48; E. Forsyth, « Why Don’t Firms Hire Young Workers During Recessions? », The Economic Journal 132, no 645 (2022) : 1765‑1789; et W. Rodgers III et A. Kassens, « Young Adults and the Softening U.S. Labour Market: A Warning Sign? », St. Louis Fed On the Economy, Banque fédérale de réserve de St. Louis (décembre 2025). []
  9. 9. Voir graphique 5 dans T. Macklem, « Changements structurels – Le Canada à la croisée des chemins ». Discours prononcé devant l’Empire Club of Canada, Toronto, Ontario, 5 février 2026.[]
  10. 10. Il est difficile de comparer l’adoption de l’IA d’un pays à l’autre, car il n’existe pas de définition normalisée à l’échelle mondiale, et les enquêtes existantes reposent sur une couverture et des concepts différents. Cela dit, pour plusieurs dimensions liées à l’adoption de l’IA, notamment le déploiement dans les entreprises, les niveaux d’investissement, la concentration des talents, la préparation de l’infrastructure et les résultats de recherche, certaines données disponibles indiquent que les États‑Unis ont une longueur d’avance sur le Canada.[]
  11. 11. Des études montrent que le fait d’obtenir son diplôme en temps de récession peut avoir un effet négatif durable sur les revenus et l’avancement professionnel. Voir P. Oreopoulos, T. von Wachter et A. Heisz, « The Short‑ and Long‑Term Career Effects of Graduating in a Recession », American Economic Journal: Applied Economics 4, no 1 (2012) : 1‑29; et L. Kahn, « The long‑term labor market consequences of graduating from college in a bad economy », Labour Economics 17, no 2 (2010) : 303‑316.[]
  12. 12. Dans notre plus récente enquête auprès des consommateurs canadiens (Banque du Canada, Enquête sur les attentes des consommateurs au Canada – Premier trimestre de 2026 (avril 2026)), les préoccupations concernant les pertes d’emploi se sont accrues chez les travailleurs des secteurs où plus de 20 % des employés occupent un emploi dont les tâches pourraient être davantage effectuées par l’IA (Banque du Canada, « Graphique 7 : L’idée de perdre son emploi préoccupe davantage les travailleurs des secteurs où plus de postes ont des tâches pouvant être effectuées par l’IA », Enquête sur les attentes des consommateurs au Canada – Premier trimestre de 2026 (avril 2026)). Cependant, même parmi les travailleurs qui sont plus convaincus que l’IA aura une incidence sur leur travail, ceux qui l’utilisent actuellement sont plus susceptibles de s’attendre à ce qu’elle améliore leur productivité. Qu’ils utilisent l’IA ou non, les travailleurs s’attendent à ce qu’elle ait une incidence nette négative modeste sur leurs perspectives d’emploi et leurs heures de travail. []
  13. 13. Voir M. Alexopoulos, « L’intelligence artificielle à nos portes : l’avenir de la productivité au Canada ». Discours prononcé à la conférence du printemps 2026 de l’Ottawa Economics Association et de l’Association canadienne de science économique des affaires, Ottawa, Ontario, 13 mai 2026.[]
  14. 14. Voir N. Vincent, « Vers un cercle vertueux pour la productivité ». Discours prononcé devant l’Association des économistes québécois et CFA Québec, Québec, Québec, 19 novembre 2025.[]
  15. 15. Voir S. Kozicki, « Le cadre de politique monétaire du Canada face aux arbitrages découlant des évolutions de l’offre ». Discours prononcé devant la Banque de Norvège, Oslo, Norvège, 2 mars 2026.[]