
Alors que l’appétit pour la jetonisation grandit, de plus en plus de personnes s’intéressent également aux caractéristiques des systèmes d’actifs jetonisés. Diverses approches, comme les systèmes centralisés et décentralisés, peuvent avoir des résultats similaires. Mais choisir un type de système implique des arbitrages importants, qui seront déterminants pour l’évolution de l’ensemble de l’écosystème.
Les actifs jetonisés, ainsi que leur capacité à être programmés et négociés ouvertement entre des individus et des organisations, suscitent un intérêt croissant parmi les participants au système financier.
Cette programmabilité et cette ouverture sont des caractéristiques propres aux systèmes d’actifs jetonisés qu’on associe généralement aux plateformes décentralisées, comme la chaîne de blocs Ethereum. Cependant, ces caractéristiques se retrouvent également dans les plateformes centralisées.
Quels facteurs faut-il donc prendre en compte pour choisir un type de système d’actifs jetonisés?
Notre analyse montre qu’aucun type ne convient à toutes les situations. En choisir un plutôt qu’un autre équivaut souvent à faire un choix entre la performance et la transparence. Par conséquent, ce sont principalement les exigences opérationnelles et réglementaires qui devraient guider la sélection.
Les observations tirées de nos travaux contribuent à une meilleure compréhension de ces arbitrages, qui sera d’autant plus essentielle à mesure que l’écosystème de jetonisation continue de se développer et de s’étendre.
Les systèmes centralisés et décentralisés permettent la programmabilité et l’accès public
Comme le mentionne un article précédent de Sparks et Bank, la jetonisation consiste à consigner un actif et les informations sur sa propriété dans un même grand livre numérique. Ce procédé permet à des contrats intelligents d’exécuter automatiquement des transactions prédéterminées lorsque certaines conditions sont remplies – c’est ce qu’on appelle la programmabilité – et offre divers degrés de participation, ou d’ouverture.
L’ouverture d’un système d’actifs jetonisés repose sur deux aspects : qui peut valider les transactions et qui peut y prendre part.
La validation consiste à contrôler le grand livre, mais aussi à garantir que les opérations sont exécutées comme prévu et que l’état du système, notamment le code source, les données et l’historique des transactions, est toujours exact. La validation peut donc être centralisée ou décentralisée.
- Dans un système centralisé, chaque transaction consignée dans le grand livre est validée par une seule entité connue.
- Dans un système décentralisé, une multitude d’entités (parfois jusqu’à des dizaines de milliers) peuvent valider les transactions. Il existe deux types de systèmes décentralisés :
- sans permission, dans lequel les valideurs sont anonymes
- avec permissions, dans lequel l’identité des valideurs est connue
Le choix d’un système centralisé ou décentralisé dépend du nombre de valideurs nécessaire pour que les utilisateurs aient confiance dans son bon fonctionnement. C’est ce qu’on appelle le modèle de confiance.
Quant à la participation, un système d’actifs jetonisés peut être à accès public, ce qui signifie que n’importe qui peut effectuer des transactions, y compris de façon anonyme. Il peut également être à accès privé, ce qui signifie que l’accès est restreint en fonction de certains critères d’identification, tels que l’identité juridique, une clé numérique ou le résultat d’une vérification d’identité.
La figure 1 montre de quelle façon ces caractéristiques se rapportent les unes aux autres pour chacun des types de systèmes.
| Qui est responsable de la validation du système? | Qui a accès au système? | |
|---|---|---|
| Accès public Ouvert à tout le monde |
Accès privé Ouvert seulement aux entités connues |
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| Centralisé Valideur unique et connu |
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| Décentralisé, avec permissions Valideurs multiples et connus |
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| Décentralisé, sans permission Valideurs multiples et anonymes |
Impossible Un système sans permission doit être à accès public |
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Même si un système d’actifs jetonisés peut être conçu de bien des façons, une chose est certaine : tous les types de systèmes permettent un certain niveau de programmabilité. De même, les systèmes à accès public ne dépendent pas de l’identité des valideurs de transactions et peuvent donc être centralisés ou décentralisés.
La principale différence se résume au fait qu’un système décentralisé est plus coûteux et complexe qu’un système centralisé. Cette différence ne signifie pas que l’un ou l’autre des systèmes est meilleur. Elle souligne simplement certains des arbitrages associés aux différents types de systèmes.
Le choix d’un système d’actifs jetonisés implique un arbitrage entre la performance et la transparence
Tous les systèmes d’actifs jetonisés comportent certaines caractéristiques clés, notamment :
- la performance, c’est-à-dire le débit atteignable (en transactions par seconde) et la capacité à l’accroître en ajoutant des ressources
- la transparence, c’est-à-dire quelle partie de l’état du système est visible et qui est en mesure de la voir
Chaque modèle de confiance, ou type de système de validation, implique un arbitrage entre ces deux caractéristiques. La figure 2 illustre les arbitrages associés aux modèles suivants : système centralisé; système décentralisé sans permission; système décentralisé avec permissions. Les classements relatifs sont donnés à titre indicatif. Un résultat plus élevé signifie que :
- un plus grand nombre de transactions peut être traité par seconde (performance)
- un plus grand nombre d’entités peut accéder aux transactions du système (transparence)
Figure 2 : Le choix d’un système d’actifs jetonisés implique un arbitrage entre la performance et la transparence
Caractéristiques des systèmes d’actifs jetonisés, par type de système de validation
Source : Banque du Canada
En gros, notre analyse conclut que :
- les systèmes centralisés sont plus performants, mais moins transparents
- les systèmes décentralisés sans permission sont plus transparents, mais moins performants
- les systèmes décentralisés avec permissions se classent entre les systèmes centralisés et les systèmes décentralisés sans permission, tant sur le plan de la performance que de la transparence
Les exigences opérationnelles et réglementaires devraient guider le choix du type de système d’actifs jetonisés
Aucun système, qu’il soit centralisé ou décentralisé, avec ou sans permissions, ne convient à tous les contextes. Il faut donc faire un choix selon les besoins opérationnels du cas d’utilisation.
Penchons-nous sur différents systèmes.
- De façon générale, un système centralisé conviendrait aux actifs réglementés. Le fait qu’une seule entité connue, par exemple un organisme de réglementation gouvernemental, soit responsable du système pourrait contribuer à assurer l’intégrité et l’imputabilité, et ainsi renforcer la confiance des utilisateurs. De plus, un tel système aurait une faible transparence, ce qui permettrait de préserver la confidentialité des participants aux transactions. Il s’agit là d’une caractéristique importante pour les systèmes qui assurent la gestion d’actifs réglementés.
- Un système décentralisé sans permission pourrait satisfaire à un besoin opérationnel de transparence, particulièrement dans un scénario où des registres – comme ceux liés à la vérification d’une identité numérique ou à la confirmation d’une transaction – doivent être accessibles au public. Un tel système exige toutefois de faire reposer la confiance et la gouvernance sur un groupe de valideurs anonymes, ce qui pourrait empêcher son utilisation pour les actifs réglementés.
- Comme un système centralisé, un système décentralisé avec permissions permet de connaître l’entité responsable de la plateforme de négociation. Et, comme un système sans permission, il permet à de nombreuses entités de contrôler la plateforme. Ce type de système pourrait donc convenir lorsqu’un intermédiaire de confiance est requis, comme c’est le cas pour les systèmes à l’appui des paiements transfrontières, ou encore lorsque des raisons opérationnelles exigent un contrôle partagé.
L’importance du choix d’architecture pour les décisionnaires
Si l’utilisation des actifs jetonisés devait s’étendre rapidement, les plateformes qui les hébergent pourraient alors revêtir une importance systémique. Et si cette utilisation accrue survenait dans un système décentralisé sans permission, où la surveillance réglementaire est plus difficile, cela pourrait à terme venir entraver les efforts visant à assurer la stabilité financière.
Nos travaux peuvent aider les autorités à cerner les arbitrages associés aux différents systèmes dans le cadre de leur analyse des effets potentiels de la jetonisation sur les systèmes bancaires et de paiement. Les conclusions tirées de ces travaux sont également utiles si les autorités envisagent de lancer des plateformes programmables souveraines dans le cadre d’un objectif plus large de souveraineté des infrastructures.
Avis de non-responsabilité
Les articles de Sparks et Bank traitent d’enjeux touchant l’économie et les politiques des banques centrales. Ils sont produits en toute indépendance du Conseil de direction de la Banque du Canada. Les opinions exprimées dans chaque article sont celles des autrices et auteurs uniquement, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue officiel de la Banque.En savoir plus
DOI : https://doi.org/10.34989/saba-15