
La jetonisation consiste à représenter des actifs traditionnels sous forme de jetons sur une plateforme numérique. Cette innovation financière pourrait transformer la nature de l’argent et les marchés, mais il n’existe pas encore de cadre commun permettant de comparer les différents types de systèmes et d’évaluer les gains d’efficience par rapport aux risques. Nous proposons un tel cadre afin de mieux comprendre cette technologie en pleine expansion et d’orienter les discussions sur les politiques.
La jetonisation a suscité beaucoup d’attention ces dernières années, en raison de son potentiel de transformation des marchés financiers et des paiements. Elle promet des règlements rapides, un faible risque pour les contreparties et peu d’obstacles à la concurrence.
Pourtant, la jetonisation est souvent mal comprise.
Elle est intrinsèquement complexe, et il n’existe aucun cadre universellement reconnu pour évaluer les avantages, les risques et les implications pour les politiques des différents types de systèmes. Dans cet article, nous proposons un tel cadre, clair, simple et structuré.
Qu’est-ce que la jetonisation?
Fondamentalement, un système d’actifs jetonisés est un système de tenue de registres où les actifs et les informations sur leur propriété sont consignés dans un même grand livre numérique. Cela permet des transactions instantanées et transparentes. La jetonisation est le processus qui consiste à convertir ces actifs en jetons dans un grand livre.
Imaginez une personne, une entreprise ou une banque qui détient un actif (une œuvre d’art, un immeuble, une obligation d’État ou un dépôt bancaire) dont la propriété est enregistrée dans un grand livre traditionnel. La première étape de la création d’un actif jetonisé consiste à vérifier son authenticité et son statut juridique, ce qui est généralement effectué par des tiers indépendants. Ensuite, un émetteur met en place une structure juridique chargée de conserver l’actif et de garantir que les parts numériques constituent des droits juridiques valides sur cet actif.
La deuxième étape correspond au processus de jetonisation proprement dit, où les droits juridiques sont codés dans un grand livre numérique, comme une chaîne de blocs, sous forme de jeton (figure 1). Ce code précise le ou les propriétaires de l’actif ainsi que d’autres caractéristiques, notamment la manière dont l’actif est fractionné ou dont il peut être vendu ou encaissé. D’autres actifs sont intégrés au système de la même façon.
Les émetteurs utilisent des contrats intelligents intégrés au code des jetons pour gérer les fonctions décrites ci-dessus. Un contrat intelligent est un programme automatisé qui exécute une transaction lorsque certaines conditions sont remplies, ce qui évite aux parties d’avoir à traiter manuellement des documents ou à effectuer des rapprochements. Les contrats intelligents peuvent également être utilisés pour des transactions financières plus complexes impliquant plusieurs actifs jetonisés ou plusieurs conditions.
Figure 1 : Un système d’actifs jetonisés consiste à convertir des actifs traditionnels en jetons dans un grand livre numérique
La conception d’un système d’actifs jetonisés suppose plusieurs choix :
- quels types d’actifs peuvent être représentés dans un grand livre
- la façon dont les transactions et les modalités contractuelles sont codées et exécutées
- qui peut accéder au grand livre, y effectuer des transactions et en assurer la gouvernance
Ensemble, ces choix déterminent le fonctionnement du système et, par conséquent, les gains d’efficience potentiels ainsi que les risques par rapport aux systèmes traditionnels.
Les trois principales caractéristiques des systèmes d’actifs jetonisés
Notre cadre d’analyse permet d’évaluer un système d’actifs jetonisés. Au cœur de ce cadre se trouvent trois principales caractéristiques de conception de ces systèmes : la programmabilité, l’intégration et l’ouverture des grands livres.
La configuration de ces caractéristiques dépend des objectifs propres à chaque système. Différentes combinaisons permettent de répondre à des cas d’utilisation et à des objectifs de politique distincts, et impliquent des arbitrages différents entre efficience et risque.
Les arbitrages associés aux différentes caractéristiques sont résumés dans le tableau 1 et détaillés ci-dessous.
| Caractéristique du grand livre | Principal levier d’efficience | Principal canal de risque |
|---|---|---|
| Programmabilité | Automatisation | Code rigide ou défaillant |
| Intégration | Règlement coordonné | Goulots d’étranglement ou contagion |
| Ouverture | Participation élargie | Surveillance plus difficile |
Programmabilité
La programmabilité désigne la mesure dans laquelle les transactions, les règles et les modalités contractuelles peuvent être exécutées automatiquement – sans intervention humaine – dans le grand livre numérique.
Par exemple, une banque ayant besoin de liquidités pourrait échanger une obligation jetonisée contre des fonds dans le cadre d’une opération de pension. À l’échéance de l’obligation, le contrat intelligent la restitue automatiquement à la banque une fois que celle-ci a remboursé les fonds, majorés des intérêts, au prêteur.
L’automatisation de l’exécution et du règlement d’une transaction grâce à un système d’actifs jetonisés peut réduire les délais, les coûts opérationnels et le besoin de rapprochements manuels.
Toutefois, ces gains d’efficience s’accompagnent de risques. Un code rigide ou le recours à des données externes peuvent entraîner des erreurs ou des résultats imprévus. De plus, les règles automatisées peuvent être difficiles à modifier rapidement, surtout en période de tensions.
Intégration
L’intégration a trait à la mesure dans laquelle plusieurs actifs, ou des actifs et des espèces, peuvent être réglés dans le même grand livre ou dans différents grands livres qui peuvent communiquer entre eux. Des systèmes plus intégrés peuvent permettre à des actifs différents d’être déplacés et réglés ensemble, tandis que des systèmes moins intégrés nécessitent une coordination complexe entre des plateformes distinctes.
Le projet Agorá est un bon exemple de système d’actifs jetonisés intégré. Il s’agit d’une initiative dirigée en partie par la Banque des Règlements Internationaux à laquelle participent plusieurs banques centrales, dont la Banque du Canada.
Ce type de plateforme, s’il était mis en œuvre, permettrait aux banques commerciales et centrales d’échanger des fonds de gros dans un grand livre numérique programmable hautement intégré à l’échelle mondiale. Cela simplifierait les systèmes de paiement transfrontières existants. Au lieu d’avoir différentes banques qui opèrent dans différents fuseaux horaires sur différentes plateformes de règlement, ce qui entraîne des coûts élevés pour les utilisateurs et de longs délais de traitement, les paiements pourraient être effectués instantanément, à tout moment et à très faible coût.
Ce sont les principaux avantages des systèmes intégrés : ils réduisent les frictions de règlement, accélèrent les transactions et diminuent les risques de contrepartie et de règlement.
Mais une plus forte intégration n’est pas toujours préférable. Les systèmes qui concentrent l’activité dans un seul grand livre intégré peuvent créer des goulots d’étranglement ou des points de défaillance uniques. Des grands livres interconnectés peuvent aussi accroître la complexité et favoriser une propagation plus rapide des chocs en période de tensions.
Ouverture
L’ouverture fait référence aux participants qui peuvent accéder à un grand livre, y valider des transactions et prendre part à sa gouvernance. Certains grands livres, comme le prototype du projet Agorá, sont étroitement contrôlés : seul un ensemble défini de participants de confiance y ont accès. D’autres grands livres, comme les chaînes de blocs publiques, permettent une plus large participation (figure 2).
Une caractéristique notable des chaînes de blocs publiques est que tout utilisateur ou fournisseur de services peut interagir avec des actifs jetonisés sans avoir besoin de l’autorisation d’un opérateur central. Ainsi, un développeur peut établir des contrats intelligents et les déployer directement sur la chaîne de blocs pour créer des services, comme des plateformes de négociation de cryptoactifs et des applications de prêt. Cette ouverture peut favoriser la concurrence et l’innovation en permettant à un plus vaste éventail de participants de concevoir et d’offrir de nouveaux services.
Cependant, des systèmes à large participation peuvent compliquer la surveillance et la gestion des risques. Il est plus difficile d’assurer le suivi et la conformité dans ces systèmes, et les tensions peuvent se propager rapidement quand la confiance s’affaiblit.
Figure 2 : Un cadre clair et structuré peut aider à évaluer les systèmes d’actifs jetonisés
Évaluation qualitative de divers systèmes de paiement et systèmes bancaires
Source : Banque du Canada
L’importance de ce cadre pour les marchés et les décisionnaires
La jetonisation pourrait transformer les structures de marché ainsi que la façon dont l’argent et les actifs financiers sont émis, transférés et réglés. Pour l’instant, l’adoption en est encore à ses débuts. Toutefois, si l’expansion de la jetonisation n’est pas bien gérée et comprise, elle pourrait nuire au bon fonctionnement des systèmes financiers, monétaires et de paiement qui font partie intégrante du mandat des banques centrales du monde entier. C’est pourquoi, en collaboration avec d’autres banques centrales et autorités de réglementation, la Banque du Canada étudie et met à l’essai des systèmes d’actifs jetonisés. L’objectif est de mieux comprendre et évaluer les arbitrages associés à différents cas d’utilisation.
Notre cadre peut éclairer les évaluations générales des implications de ces actifs pour le système financier et faciliter la conception de systèmes d’actifs jetonisés. Il pourrait aussi aider le secteur, les banques centrales et le grand public à mieux comprendre les avantages et les risques de la jetonisation.
Avis de non-responsabilité
Les articles de Sparks et Bank traitent d’enjeux touchant l’économie et les politiques des banques centrales. Ils sont produits en toute indépendance du Conseil de direction de la Banque du Canada. Les opinions exprimées dans chaque article sont celles des autrices et auteurs uniquement, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue officiel de la Banque.En savoir plus
DOI : https://doi.org/10.34989/saba-14