L’IA pourrait transformer le marché du travail en automatisant certaines tâches dans bon nombre de postes. Même si peu d’éléments indiquent que l’IA a un effet important sur le marché du travail, des indices laissent croire qu’il est plus difficile pour certaines personnes de trouver un emploi dans les professions qui y sont les plus exposées.

Les discussions sur l’intelligence artificielle (IA) et l’emploi portent souvent sur la possibilité que l’IA remplace la main‑d’œuvre. Une telle inquiétude est compréhensible, compte tenu des avancées rapides de cette technologie.

Mais les effets de l’IA sur l’emploi et le marché du travail sont plus nuancés.

Peu d’emplois risquent de disparaître complètement à cause de l’IA. Il est plus probable qu’elle modifie les façons de faire : certaines tâches pourraient être automatisées, d’autres simplifiées, tandis que d’autres encore demeureraient en grande partie inchangées. L’ampleur des changements pourrait dépendre du degré d’exposition d’une profession à l’IA, établi d’après les tâches qu’elle comporte.

Selon notre analyse, l’IA n’a pas encore entraîné de changements généralisés dans la structure globale du marché du travail. Elle touche toutefois des tâches précises dans certaines professions, et pourrait ainsi influer sur les embauches. Notre analyse montre que les personnes à la recherche d’un emploi semblent avoir plus de difficulté qu’en 2019 à en trouver un dans les professions les plus exposées à l’IA.

Ces constats ne fournissent que des indices, et non des conclusions définitives sur la situation actuelle ou future, car l’évolution de l’IA demeure hautement incertaine.

Comment nous mesurons l’exposition des emplois à l’IA au Canada

Chaque emploi est constitué d’un ensemble de tâches. Son degré d’exposition à l’IA dépend donc de la capacité de cette technologie, dans son état actuel, à modifier ces tâches.

C’est ce que mesure le Generated Index of Occupational Exposure (GENOE), un indice d’exposition des professions à l’IA. Nous avons retenu le GENOE notamment parce qu’il tient compte de considérations éthiques et réglementaires. Par exemple, les fonctions des juges sont, sur le plan technique, fortement exposées à l’IA. Mais il serait contraire à l’éthique de s’en remettre uniquement à l’IA pour rendre des décisions judiciaires, surtout si elle reproduit des biais présents dans les données qui ont servi à son entraînement.

Nous avons adapté le GENOE au système de Classification nationale des professions du Canada afin d’établir des cotes d’exposition à l’IA fondées sur des données canadiennes. Notre analyse débute en 2015, alors que les capacités de l’IA progressaient et que son adoption commençait à s’accélérer.

Nos résultats montrent que la cote moyenne d’exposition à l’IA au Canada s’établissait à 0,29 en 2025. Ainsi, près du tiers des emplois pourraient être fortement touchés par l’intégration de l’IA, en tenant compte de ses capacités actuelles. L’exposition est la plus élevée dans des professions comme celles de réceptionniste et de comptable, dont les tâches sont principalement routinières, codifiables et axées sur le traitement de l’information (tableau 1). À l’inverse, elle est la plus faible dans les professions qui reposent davantage sur le jugement, les interactions physiques ou des compétences humaines ultraspécialisées, notamment dans le secteur de la santé et les métiers spécialisés.

Tableau 1 : Les professions comportant des tâches routinières, codifiables et axées sur le traitement de l’information sont les plus exposées à l’IAProfessions au Canada et leur exposition à l’IA, 2025
Professions les plus exposées à l’IA Professions les moins exposées à l’IA
Commis à la saisie de données Athlètes professionnels/professionnelles
Réceptionnistes Juges
Agents/agentes de voyages Infirmiers praticiens/infirmières praticiennes
Vérificateurs/vérificatrices de la qualité – transformation des aliments et boissons Charpentiers‑menuisiers/charpentières‑menuisières
Administrateurs/administratrices de la paye et commis à la comptabilité Enseignants/enseignantes
Commis de banque, d’assurance et d’autres services financiers Électriciens/électriciennes
Techniciens/techniciennes à la gestion des documents Dentistes
Personnel en gestion de l’information sur la santé Danseurs/danseuses
Représentants/représentantes au service à la clientèle Massothérapeutes et physiothérapeutes
Employés/employées de bureau – soutien général Couvreurs/couvreuses

Nota : IA désigne l’intelligence artificielle. Les professions présentées ici sont celles du système de Classification nationale des professions du Canada. Les estimations de l’exposition à l’IA pour les professions aux États‑Unis ont été adaptées aux professions équivalentes au Canada. Les estimations américaines sont tirées de M. Benítez‑Rueda et E. Parrado, « Mirror, Mirror on the Wall: Which Jobs Will AI Replace After All? A New Index of Occupational Exposure », document de travail no 1624 de la Banque interaméricaine de développement (2024).
Sources : Banque interaméricaine de développement, Emploi et Développement social Canada, Statistique Canada et calculs de la Banque du Canada


Trouver un emploi devient de plus en plus difficile dans les professions les plus exposées à l’IA

Les cotes d’exposition actuelles reflètent un aspect de la relation entre l’IA et le marché du travail. Pour compléter le portrait, il est intéressant d’examiner aussi l’évolution, au fil du temps, du marché du travail selon le degré d’exposition des professions à l’IA.

Pour cette deuxième partie de l’analyse, nous utilisons des données individuelles de l’Enquête sur la population active de Statistique Canada. Plutôt que de nous concentrer sur les niveaux d’emploi globaux, qui évoluent souvent lentement, nous examinons trois indicateurs :

  • la probabilité d’être au chômage
  • la probabilité, pour une personne au chômage, de trouver un emploi (taux d’obtention d’un emploi)
  • la probabilité, pour une personne ayant un emploi, de se retrouver au chômage (taux de cessation d’emploi)

Ces indicateurs tiennent compte à la fois du chômage et des mouvements sous‑jacents d’entrée et de sortie du marché du travail. Et parce qu’ils réagissent vite aux changements des conditions du marché, leur suivi dans le temps permet de voir si les professions plus ou moins exposées à l’IA évoluent différemment.

Entre 2015 et 2019, le risque de chômage était déjà élevé dans les professions hautement exposées à l’IA. L’écart estimé entre les professions entièrement exposées à l’IA et celles qui ne l’étaient pas du tout atteignait 1,9 point de pourcentage (tableau 2). Il s’agit d’une estimation maximale, car ces niveaux d’exposition extrêmes ne sont observés dans aucune profession. En 2025, l’écart est passé à 2,8 points de pourcentage, soit près de 1 point de plus qu’en 2015‑2019. Cela signifie que l’écart de risque de chômage entre les professions plus exposées et moins exposées à l’IA s’est creusé depuis 2015‑2019.

Tableau 2 : Le risque de chômage des personnes occupant un emploi fortement exposé à l’IA a augmenté entre 2015 et 2025Écart estimé entre les travailleurs entièrement exposés à l’IA et ceux qui n’y sont aucunement exposés, en points de pourcentage
Moyenne de 2015 à 2019 2025 Variation
Risque de chômage 1,9 2,8 +0,9
Taux d’obtention d’un emploi -2,2 -13,9 -11,7
Taux de cessation d’emploi 0,0 0,1 +0,1

Nota : IA désigne l’intelligence artificielle. L’écart est estimé à partir d’une régression de chacun des trois indicateurs du marché du travail sur l’exposition à l’IA au niveau de la profession. Les estimations de l’exposition à l’IA pour les professions aux États‑Unis ont été adaptées aux professions équivalentes au Canada. Les estimations américaines sont tirées de M. Benítez‑Rueda et E. Parrado, « Mirror, Mirror on the Wall: Which Jobs Will AI Replace After All? A New Index of Occupational Exposure », document de travail no 1624 de la Banque interaméricaine de développement (2024).
Sources : Banque interaméricaine de développement, Emploi et Développement social Canada, Statistique Canada et calculs de la Banque du Canada


Qu’est-ce qui a le plus contribué à cette hausse du risque estimé? Il semble que ce soit la baisse graduelle du taux d’obtention d’un emploi dans les professions très exposées à l’IA, comparativement aux professions moins exposées. Autrement dit, les personnes au chômage ont eu plus de difficulté à retrouver un emploi dans les professions fortement exposées à l’IA. En revanche, les taux de cessation d’emploi (personnes qui perdent ou quittent leur emploi) sont demeurés relativement semblables d’un groupe à l’autre.

Dans l’ensemble, il semblerait que la hausse du risque de se retrouver au chômage depuis 2019 dans les professions fortement exposées à l’IA tient surtout aux difficultés d’embauche, plutôt qu’à une hausse des mises à pied ou des démissions.

Les jeunes pourraient être davantage exposés aux risques liés à l’IA

Les données de l’Enquête sur la population active permettent également d’examiner les effets possibles de l’IA selon les groupes d’âge. Elles montrent que, comparativement à la main-d’œuvre plus âgée, une proportion plus importante de jeunes semble exercer des professions fortement exposées à l’IA (graphique 1).


Plusieurs professions comptant une forte proportion de jeunes affichent un degré d’exposition à l’IA modéré ou élevé, notamment dans le service à la clientèle et le soutien aux ventes. Globalement, ces observations donnent à penser que les jeunes sur le marché du travail pourraient être davantage exposés aux risques liés à l’IA que les autres.

Portée et limites de ces constats

Ces constats ne mettent en évidence que les premiers signes d’un ajustement du marché du travail à l’IA. Rien ne permet de conclure que l’IA est l’unique cause des différences observées entre les professions depuis 2019. Le marché du travail a été influencé par de nombreux autres facteurs au cours de cette période, dont la pandémie de COVID‑19, la poussée de l’immigration et la réorganisation du commerce mondial.

Nous observons toutefois certaines tendances quant à la façon dont le marché du travail semble s’ajuster aux changements structurels engendrés par l’IA. Les premiers signes se manifesteraient par un ralentissement des embauches (taux d’obtention d’un emploi plus bas), plutôt que par une hausse des sorties d’emploi (taux de cessation d’emploi plus élevé). L’ampleur et la durée de ces ajustements dépendront probablement :

  • du rythme d’adoption de l’IA
  • des progrès des modèles d’IA
  • de la rapidité d’adaptation de la main‑d’œuvre

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DOI : https://doi.org/10.34989/saba-19