
Le crédit privé – c’est-à-dire, les prêts aux entreprises consentis par des entités non bancaires – a connu une expansion rapide à l’échelle mondiale, mais son utilisation comme source de financement par les entreprises canadiennes demeure stable et relativement limitée. Les gestionnaires d’actifs canadiens participent toutefois activement au crédit privé à l’échelle mondiale, et cette exposition pourrait avoir une incidence sur la stabilité financière au Canada.
Un nombre croissant d’entreprises à travers le monde délaissent les prêteurs traditionnels au profit d’institutions financières non bancaires pour se financer, ayant ainsi recours au crédit privé.
Le crédit privé permet aux entreprises d’obtenir du financement plus rapidement et à des conditions plus flexibles que celles généralement offertes par les banques ou les marchés financiers publics. Il permet aussi aux investisseurs de diversifier leurs avoirs et d’obtenir des rendements potentiellement plus élevés.
Cependant, la croissance du crédit privé se produit en grande partie en dehors d’un cadre réglementaire, ce qui soulève des inquiétudes quant à son incidence potentielle sur la stabilité financière. Les emprunteurs se tournent parfois vers des entités non bancaires lorsqu’ils ne peuvent pas facilement obtenir du financement auprès de sources traditionnelles. Les prêts peuvent alors devenir plus risqués qu’à l’ordinaire pour les investisseurs, particulièrement lorsque la surveillance réglementaire est moins stricte.
Il existe peu d’information sur le marché du crédit privé au Canada et sur les liens des investisseurs canadiens avec le marché mondial. Notre analyse contribue à combler cette lacune. Nous constatons que, même si les entreprises du pays n’ont pas recours au crédit privé de façon excessive, les gestionnaires d’actifs canadiens ont collectivement établi une présence significative sur les marchés du crédit privé à l’étranger.
Le crédit privé peut désigner toute une gamme d’activités
Il n’y a aucune définition communément admise du crédit privé.
- Au sens strict, il désigne uniquement les prêts consentis par des prêteurs autres que des banques à de moyennes entreprises à risque.
- Au sens large, il englobe tout prêt ou produit de crédit similaire octroyé par des entités non bancaires à des entreprises de tailles diverses.
Nous utilisons le terme au sens large afin de prendre en compte les différentes formes de crédit privé. Ces dernières comprennent les prêts accordés directement aux entreprises par de grands investisseurs institutionnels et par des fonds qui mettent en commun le capital de plusieurs investisseurs, essentiellement à la manière des fonds communs de placement, qui regroupent du capital pour acheter des actions ou des obligations.
En nous appuyant sur cette définition générale, examinons le crédit privé au Canada, à commencer par les emprunteurs.
Le crédit privé constitue une source limitée de financement pour les entreprises canadiennes
Au Canada, les entreprises se financent principalement auprès des banques et par l’émission de titres, comme des obligations de sociétés ou du papier commercial, sur les marchés financiers publics. Environ les trois quarts du financement externe des entreprises non financières proviennent de ces deux sources combinées (graphique 1).
Au cours de la dernière décennie, la part des prêts octroyés aux entreprises canadiennes par des entités non bancaires est restée globalement stable, à environ 15 %, ce qui donne à penser que le crédit privé n’a pas gagné de terrain au détriment des sources traditionnelles de financement.
La situation au Canada contraste avec celle aux États-Unis, où le crédit privé est en train de s’imposer comme alternative viable au crédit bancaire et aux marchés financiers publics. Il est même devenu l’une des principales sources de financement dans certains segments, ce qui a attiré l’attention des investisseurs et des institutions financières, y compris au Canada.
Les investisseurs canadiens participent activement aux marchés du crédit privé à l’étranger
Selon nos estimations, la valeur combinée des prêts privés accordés par des investisseurs canadiens et des prêts accordés à des fonds de crédit privé par des banques canadiennes était d’environ 500 milliards de dollars vers le début de 2026. L’octroi de la plupart de ces prêts a lieu aux États-Unis.
Nos estimations portent sur les activités de trois principaux groupes ayant une exposition au crédit privé :
- les sociétés d’assurance vie et les caisses de retraite
- les fonds d’investissement
- les banques
Sociétés d’assurance vie et caisses de retraite
Ces deux types d’entités ont effectué la majeure partie des placements canadiens dans le crédit privé et elles sont exposées tant au marché intérieur qu’aux marchés étrangers.
Nous estimons qu’au premier trimestre de 2026, les trois plus grandes sociétés d’assurance vie canadiennes détenaient un peu plus de 200 milliards de dollars en placements de crédit privé. Cela représente environ 22 % de leurs actifs investis, une part qui est restée stable au cours des cinq dernières années. Selon nos estimations, les grandes caisses de retraite canadiennes détenaient 215 milliards de dollars dans ce type de placement à la fin de 2025, soit environ 9 % de leurs actifs investis.
Les caisses de retraite et les sociétés d’assurance vie ont acquis une expérience considérable dans la gestion des risques liés au crédit privé. Les sociétés d’assurance vie, par exemple, se sont surtout concentrées sur le crédit privé de qualité et moins de 1 % de leurs placements présentent un risque plus élevé.
De manière générale, le crédit privé convient bien à ces deux types d’entités pour les raisons suivantes :
- Elles consentent la plupart de leurs prêts directement aux entreprises, ce qui leur permet de mieux évaluer les risques de crédit que si elles investissaient par l’intermédiaire de fonds de crédit privé.
- Elles ont des horizons de placement à long terme et ont peu recours au financement à court terme; elles peuvent ainsi détenir des actifs non liquides en période de tensions.
Fonds d’investissement
Les fonds d’investissement canadiens, qui mettent en commun les capitaux d’investisseurs, forment un petit groupe grandissant sur les marchés du crédit privé. Nous estimons que leur portefeuille de placements de crédit privé s’élevait à 54 milliards de dollars en 2025, ce qui représente une hausse de plus de 60 % depuis 2020 (graphique 2), les prêts rattachés à des biens immobiliers représentant plus des deux cinquièmes de ce portefeuille. Néanmoins, ces avoirs ne représentent qu’environ 1,5 % du total des actifs nets des fonds d’investissement autonomes canadiens. Cette part est demeurée relativement stable depuis 2020.
Notre estimation sous-évalue probablement l’exposition totale de ce groupe au crédit privé, car le Sondage sur les fonds d’investissement de la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario ne couvre que certaines entités canadiennes semblables à des fonds. Les sociétés de placement hypothécaire et d’autres sociétés privées qui accordent du crédit aux entreprises ne sont que partiellement couvertes.
Banques
Les banques canadiennes prêtent généralement de l’argent à des gestionnaires d’actifs qui exploitent des fonds de crédit privé, dont la plupart sont situés aux États-Unis. Nous estimons que le montant de ces prêts s’élevait à au moins 40 milliards de dollars au premier trimestre de 2026 (graphique 3). Bien que ce type de prêt ait augmenté au cours des cinq dernières années, il ne représente environ que 1 % de l’ensemble des prêts accordés par les banques canadiennes.
Ces prêts à des gestionnaires d’actifs maintiennent le risque des banques à un faible niveau, car ils sont généralement :
- garantis par les engagements en capital des investisseurs du fonds, et non par ses actifs
- remboursés avant les créances des autres investisseurs du fonds, de sorte qu’il faudrait des pertes importantes qui éroderaient d’abord le capital des investisseurs pour que la banque prêteuse soit touchée
Ce que cela signifie pour le Canada
Au Canada, même si les entreprises ont peu recours au crédit privé, les banques et les investisseurs institutionnels se sont établis de façon significative sur les marchés mondiaux du crédit privé. Cette exposition peut contribuer à la diversification des portefeuilles et favoriser les rendements, mais elle crée aussi de possibles canaux de contagion. Comme l’indique le Rapport sur la stabilité financière – 2026 de la Banque du Canada, un repli marqué du rendement du crédit privé à l’étranger pourrait entraîner des répercussions sur les investisseurs canadiens et le crédit aux entreprises au pays.
Il est difficile d’évaluer ces risques, car la transparence est limitée, le levier financier peut être difficile à mesurer et les liens avec le système financier dans son ensemble n’ont pas encore été entièrement recensés. Mais il vaut la peine de travailler à éliminer ces obstacles pour permettre aux banques centrales de mieux comprendre l’influence que pourrait avoir le crédit privé sur la stabilité financière.
Avis de non-responsabilité
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DOI : https://doi.org/10.34989/saba-18