Les perturbations de l’offre ont été un des principaux moteurs de l’inflation durant la pandémie. Si ces perturbations devenaient plus fréquentes, les périodes d’inflation élevée risqueraient de se multiplier et de durer plus longtemps. Les banques centrales pourraient alors avoir plus de mal à ramener l’inflation à la cible tout en soutenant l’activité économique.

Divers facteurs contribuent à la hausse de l’inflation. Une forte demande peut pousser l’économie au-delà de sa capacité de production. De même, un choc ou une perturbation de l’offre, comme une pénurie mondiale inattendue de semi-conducteurs, peut accroître les coûts des entreprises ou faire que certains produits de consommation sont difficiles à obtenir.

Ces forces de l’offre et de la demande agissent aussi sur l’activité économique, mais différemment.

Quand la demande augmente soudainement, elle tend à alimenter tant l’activité économique que l’inflation. Mais dans le cas d’une contraction subite de l’offre, les effets peuvent être opposés : l’activité recule tandis que l’inflation grimpe.

Les banques centrales sont alors placées devant un dilemme. D’un côté, quand l’inflation vient de l’offre, relever les taux d’intérêt peut aider à la ramener vers la cible, mais risque d’affaiblir l’activité économique. De l’autre, maintenir les taux peut soutenir l’économie, mais pourrait faire perdurer l’inflation élevée. Il est donc essentiel de comprendre les causes de l’inflation pour évaluer les mesures de politique monétaire envisageables.

Ce dilemme pourrait se complexifier si les chocs d’offre devenaient plus importants et plus fréquents que par le passé. Notre analyse montre qu’une intensification des chocs d’offre augmenterait à la fois la fréquence des épisodes d’inflation fondamentale supérieure à 3 % et le risque de récession.

Les forces de l’offre et de la demande influencent toutes deux l’inflation, et il faut savoir laquelle est en cause

La première étape de notre analyse consiste à déterminer si les facteurs qui ont fait varier l’inflation par le passé au Canada relevaient de la demande ou de l’offre.

Pour ce faire, nous utilisons des données de consommation détaillées de Statistique Canada sur les prix et les quantités de 96 catégories de biens et de services. Lorsque le prix et la quantité évoluent dans le même sens au sein d’une catégorie, nous attribuons la variation de prix à la demande. Lorsqu’ils évoluent en sens opposé, nous l’attribuons à l’offre. Nous regroupons ensuite les catégories selon leur part des dépenses des ménages pour analyser dans quelle mesure les facteurs d’offre et de demande contribuent à l’inflation globale.

On obtient ainsi les résultats auxquels on s’attendrait. L’inflation induite par la demande diminue généralement en période de récession, quand les dépenses ralentissent (graphique 1). L’inflation attribuable à l’offre fluctue quant à elle davantage au fil du temps, selon les capacités de production, les prix de l’énergie et d’autres coûts.

Cette méthode a toutefois ses limites. Les chocs d’offre et de demande peuvent survenir en même temps, alors que le système de classification rend compte seulement de la principale source de mouvements au sein d’une même catégorie.


La poussée d’inflation des dernières années vient largement de l’offre

Lorsqu’on se penche sur les dernières années, on constate que l’inflation portée par la demande est passée sous zéro au début de la pandémie (graphique 2). Les restrictions sanitaires ont forcé la fermeture des commerces et confiné la population à la maison, ce qui a fait chuter les dépenses. Puis, à la réouverture de l’économie, la consommation a rapidement repris, soutenue par l’épargne accumulée pendant la pandémie. Résultat : l’inflation a monté en flèche.


Même si les forces de la demande ont contribué à cette hausse de l’inflation, ce sont surtout les facteurs liés à l’offre qui l’ont alimentée. Pour les biens, par exemple, la flambée des prix tenait largement aux difficultés d’expédition, au manque d’intrants essentiels et aux prix plus élevés de l’énergie. Et pour ce qui est des services, la hausse des prix découlait en partie de pénuries de main-d’œuvre et de contraintes de capacité, qui ont accentué les pressions sur l’offre.

Les problèmes d’offre se sont ensuite atténués, ce qui a contribué à ramener l’inflation vers le point médian de la fourchette de 1 à 3 % visée par la Banque du Canada.

Dans les années à venir, les chocs d’offre pourraient devenir plus fréquents et plus importants qu’avant la pandémie en raison des bouleversements climatiques, des tensions géopolitiques et de la réorganisation des réseaux commerciaux mondiaux. Ces forces pourraient exercer de nouvelles pressions sur les coûts énergétiques et les chaînes d’approvisionnement, de sorte que les facteurs d’offre seraient plus souvent à l’origine des pressions inflationnistes.

Les chocs d’offre importants augmentent la probabilité d’inflation élevée et de récession

Pour mieux comprendre les effets que pourraient avoir des chocs d’offre plus fréquents et plus importants sur l’économie, nous utilisons le modèle TOTEM (pour Terms-of-Trade Economic Model) de la Banque.

Nous partons d’une économie stable et générons des milliers de trajectoires possibles en soumettant à répétition le modèle à des chocs d’offre et de demande plausibles selon les tendances historiques. Le modèle rapporte alors l’évolution de l’inflation, de la production et des taux d’intérêt.

Nous menons trois séries de simulations, chacune correspondant à des contextes de choc d’offre différents. L’ampleur et la fréquence des chocs varient, mais la persistance demeure constante. Nous étalonnons chaque simulation en tenant compte d’estimations qui représentent des chocs d’offre à différentes périodes de l’histoire économique canadienne :

  • le scénario normal : chocs d’offre de 1995 à 2019
  • le scénario modéré : chocs d’offre de 2022 jusqu’au milieu de 2025
  • le scénario important : chocs d’offre de 2020 jusqu’au milieu de 2025 (période englobant les perturbations exceptionnelles de la pandémie)

Les résultats montrent qu’avec des chocs d’offre modérés, les épisodes d’inflation élevée surviennent plus souvent que dans un scénario normal. Ils durent toutefois à peu près aussi longtemps et le risque de récession augmente peu (tableau 1).

Le portrait change en présence de chocs importants : l’inflation élevée s’installe pendant environ deux trimestres de plus que dans le scénario normal, et le risque de récession augmente. La durée des récessions varie peu, toutefois, car les simulations accentuent l’ampleur des chocs et non leur persistance.

Tableau 1 : Plus le contexte est propice aux chocs, plus les risques d’inflation élevée et de récession augmentent Probabilité et durée d’épisodes d’inflation élevée et de récession dans différents contextes de chocs d’offre
Contexte de choc d’offre Normal Modéré Important
(période étalon) (1995-2019) (2022-2025) (2020-2025)
Inflation fondamentale supérieure à 3 % Probabilité (en %) 1,1 3,7 3,7
Durée (en trimestres) 3,4 3,5 5,5
Récession Probabilité (en %) 5,6 6,4 8,2
Durée (en trimestres) 2,5 2,5 2,6

Nota : L’inflation fondamentale correspond à la moyenne de l’IPC-méd et de l’IPC-tronq. La période étalon correspond à la période couverte par l’échantillonnage des données historiques servant à calculer la volatilité des chocs d’offre; pour les contextes de choc d’offre modéré et important, la période se termine au deuxième trimestre de 2025.
Source : calculs de la Banque du Canada


Les chocs d’offre compliquent les décisions de politique monétaire

Cela soulève une question importante : que signifieraient des chocs d’offre plus fréquents et plus importants pour la conduite de la politique monétaire?

Notre analyse laisse croire que les banques centrales seraient plus souvent confrontées à un dur exercice d’équilibre. Lorsque des perturbations de l’offre font grimper l’inflation, une hausse de taux peut aider à la ramener vers la cible, mais aussi freiner davantage l’activité économique. Dans un contexte marqué par des perturbations d’approvisionnement plus fréquentes, on doit plus souvent se contenter d’un compromis entre stabilité des prix et soutien à l’économie.

C’est dans ce contexte que les outils d’analyse comme ceux exposés dans cet article deviennent particulièrement utiles. Sans éliminer les choix difficiles, ils peuvent aider les banques centrales à mieux cerner les forces inflationnistes et à peser le pour et le contre des mesures envisagées.


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Avis de non-responsabilité

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DOI : https://doi.org/10.34989/saba-21