La mondialisation — c'est-à-dire le mouvement vers une intégration accrue des économies nationales à l'échelle planétaire — comporte, pour nous tous, des avantages importants. Elle a stimulé le commerce mondial, libéralisé l'accès aux sources de financement international et facilité la diffusion de progrès technologiques d'une grande portée dans les domaines du transport, des communications et du traitement de l'information.

Mais la mondialisation a aussi tendance à accélérer la propagation des perturbations économiques et financières au-delà des frontières nationales et à en accentuer les effets de débordement. Au cours de la dernière décennie, les autorités monétaires un peu partout dans le monde ont dû affronter un certain nombre de perturbations de cet ordre. En 1994-1995, le Mexique a traversé une crise financière. En 1997-1998, c'était au tour de l'Asie et de la Russie. Puis en 2001, il y a eu un ralentissement économique mondial, considérablement aggravé par les événements tragiques survenus le 11 septembre ici même, aux États-Unis.

Certes, la conduite de la politique monétaire est devenue plus complexe et exigeante, mais elle n'est nullement une entreprise irréalisable ou inefficace. En fait, je dirais que dans la plupart des pays, y compris le Canada, la politique monétaire a très bien su atténuer l'incidence des chocs mondiaux sur l'économie nationale.

Aujourd'hui, j'aimerais traiter de la manière dont la politique monétaire canadienne a été menée lors d'imprévus ou de chocs économiques, tant intérieurs qu'extérieurs. Je terminerai par quelques réflexions sur la façon dont les autorités monétaires devraient réagir, aux niveaux national et international, aux perturbations économiques communes.

Les chocs économiques et la politique monétaire canadienne fondée sur la poursuite de cibles d'inflation

Afin de situer les choses dans leur contexte, permettez-moi tout d'abord de décrire brièvement le système canadien de poursuite de cibles d'inflation.

En matière de politique monétaire, le mandat officiel de la Banque du Canada n'est pas différent de celui de la Réserve fédérale américaine ou de ceux de beaucoup d'autres banques centrales. Comme il est énoncé dans le préambule de la Loi sur la Banque du Canada, nous devons « atténuer, autant que possible par l'action monétaire, les fluctuations du niveau général de la production, du commerce, des prix et de l'emploi, et de façon générale [...] favoriser la prospérité économique et financière du Canada ».

Pour atteindre les objectifs prévus par la Loi, nous avons choisi de centrer la politique monétaire sur la maîtrise de l'inflation. Nous avons fait ce choix parce que nous croyons qu'une politique monétaire qui permet de maintenir l'inflation à un niveau systématiquement bas, stable et prévisible est vraisemblablement la meilleure contribution que la banque centrale puisse apporter à une croissance soutenue de la production et de l'emploi.

En 1991, la Banque et le gouvernement du Canada ont convenu d'un cadre de maîtrise de l'inflation fondé sur une cible d'inflation explicite et ont conclu une première entente à cet égard. L'entente actuelle, qui est en vigueur jusqu'à la fin de 2006, vise le maintien de l'inflation à 2 %, soit le point médian d'une fourchette de 1 à 3 %, à moyen terme.

Il y a deux éléments que j'aimerais souligner ici : notre focalisation sur le point médian de 2 % comme taux cible et l'accent mis sur le moyen terme. Je reviendrai sur l'importance du point médian dans quelques instants. Pour ce qui est de l'attention que nous accordons au moyen terme, elle s'explique par le fait qu'il faut de un à deux ans pour que les effets des mesures de politique monétaire se fassent pleinement sentir sur la production et sur l'inflation. Lorsque nous formulons la politique monétaire, nous devons donc tenir compte de l'effet que les mesures prises actuellement auront sur l'économie et sur l'inflation dans plusieurs mois.

Concrètement, la conduite de la politique monétaire consiste à augmenter ou à réduire les taux d'intérêt afin de maintenir un équilibre entre la demande de biens et de services et la capacité de l'économie de fournir ces biens et ces services. Tant que l'offre et la demande sont en équilibre, l'inflation demeure stable.

Vu sous cet angle, le taux d'inflation est plus qu'un simple indicateur de l'évolution du pouvoir d'achat du consommateur moyen. C'est également une mesure qui sert à la banque centrale à estimer le taux d'utilisation réel des capacités de l'économie. La présence ou l'absence de pressions inflationnistes peut en dire long sur l'équilibre entre l'offre et la demande. Notre objectif est d'aider l'économie à atteindre la production potentielle, c'est-à-dire le niveau maximal de production et d'emploi pouvant être soutenu à moyen terme sans que des pressions à la hausse ne viennent s'exercer sur l'inflation.

La mise en oeuvre d'une politique monétaire fondée sur une cible d'inflation nous a aidés à enregistrer de solides gains économiques au cours de la dernière décennie, surtout au chapitre de la production, de l'emploi et des revenus. Elle a aussi contribué à éviter les cycles de surchauffe et de récession du passé, même en situation de choc important. Tout cela parce que le cadre de poursuite de cibles d'inflation, qui est prospectif de nature, agit à la manière d'un stabilisateur automatique de l'économie, les taux d'intérêt étant haussés ou abaissés selon les fluctuations attendues du taux d'inflation par rapport au point médian visé de 2 %. Ces fluctuations suivent en grande partie l'évolution des pressions de la demande sur la production potentielle.

L'accent que nous mettons sur le taux cible de 2 % nous permet de mener la politique monétaire de façon symétrique en réponse aux variations inattendues de la demande. Cela contribue à atténuer les sommets et les creux du cycle économique et à favoriser une croissance soutenue.

Le caractère prospectif du cadre de poursuite de cibles d'inflation nous permet également de ne pas nous attarder aux variations temporaires de l'offre, dans la mesure où celles-ci n'influent pas sur les attentes d'inflation. Grâce à la crédibilité que l'adoption de cibles d'inflation a donnée à la politique monétaire, les fluctuations des prix volatils de l'énergie ou des aliments ne se répercutent plus comme avant sur les autres prix et les salaires. C'est pourquoi, à la différence de certaines autres banques centrales, nous focalisons notre attention sur la tendance fondamentale de l'inflation, et nous utilisons un indice de référence comme guide dans la conduite de la politique monétaire. Cet indice de référence exclut les huit composantes les plus volatiles de l'indice des prix à la consommation (IPC) ainsi que l'effet des modifications des impôts indirects sur les autres composantes, et il est un meilleur indicateur de l'inflation future que ne l'est l'IPC global. Selon cette approche, la politique monétaire tient compte uniquement des tendances fondamentales, de sorte que les variations temporaires de prix ne peuvent devenir des facteurs de déstabilisation de l'économie.

L'approche de la Banque du Canada face aux perturbations économiques internationales

Jusqu'ici, j'ai décrit la façon dont notre cadre de politique monétaire, fondé sur des cibles d'inflation, nous aide à réagir et à faire face aux imprévus importants qui ont des répercussions sur notre économie.

J'aimerais maintenant vous faire part de quelques remarques sur la manière dont la Banque du Canada tient compte des chocs économiques externes dans son processus décisionnel.

L'économie du Canada est petite et ouverte. Plus de 40 % de notre production est destinée à l'exportation et, en général, nous sommes preneurs de prix (autrement dit, les prix de ce que nous achetons et vendons à l'étranger sont en grande partie déterminés sur les marchés mondiaux). On comprendra que la conjoncture extérieure revêt une importance capitale pour nous.

Avant de prendre une décision, la Banque étudie toujours de très près l'évolution économique internationale. Ce suivi constitue la première étape du processus décisionnel auquel se livre le Conseil de direction de l'institution. Plus précisément, nous examinons les perspectives de l'économie américaine et de celles des grands pays d'outre-mer, ainsi que l'évolution des cours mondiaux des produits de base. Nous étudions ensuite ce que cela implique pour la demande globale au Canada. Puis, nous tournons notre attention vers la demande intérieure, en tenant compte des renseignements glanés par nos bureaux régionaux et des tendances affichées par le crédit, la monnaie et les marchés financiers. L'analyse de tous ces éléments s'inscrit dans les décisions que nous prenons au sujet des taux d'intérêt.

Je vais essayer maintenant de faire le lien avec notre expérience récente, en prenant pour exemple ce qui s'est produit l'an dernier. Tout au long du premier semestre de 2001, nous avons graduellement assoupli les conditions monétaires. Nous étions alors d'avis que la baisse de régime de l'économie américaine, quoique plus marquée que prévu, ne se traduirait que par un ralentissement modéré de la croissance au Canada.

Mais, au milieu de l'été, il est devenu de plus en plus évident que l'essoufflement de la croissance aux États-Unis et dans d'autres pays serait plus prononcé et durerait plus longtemps que prévu. Comme nous relevions par ailleurs des signes que la progression de notre demande intérieure fléchissait, nous sommes parvenus à la conclusion qu'à terme, notre économie tournerait très en deçà de son potentiel pendant un certain temps et que l'inflation s'inscrirait largement sous le taux visé. L'ampleur exceptionnelle de l'incertitude provoquée par les attentats du 11 septembre est venue contrarier encore davantage les espoirs de reprise, de sorte que, même en étant relativement optimistes, nous devions nous attendre à ce que notre économie fonctionne en deçà des limites de sa capacité jusqu'à un stade avancé de 2003. C'est pourquoi, de la mi-septembre à la fin de 2001, la Banque du Canada a intensifié le rythme des réductions de taux d'intérêt.

Comme je le signalais dans une allocution que j'ai prononcée il y a deux semaines à Paris, nous avons pu observer tout dernièrement des signes encourageants d'un redressement de l'économie mondiale, et les plus récents indicateurs de l'activité au Canada montrent que la reprise chez nous est bel et bien enclenchée.

Quelle devrait être la réaction des autorités monétaires à l'échelle internationale face aux chocs communs?

Jusqu'ici, j'ai discuté de la façon dont la politique monétaire canadienne a été menée en situation de chocs économiques. J'aimerais maintenant élargir quelque peu le cadre de mon exposé en vous livrant un certain nombre de réflexions sur ce que devrait être la réaction des autorités monétaires à l'échelle internationale en présence de chocs communs.

De toute évidence, il est très important que chaque banque centrale évalue de son mieux les répercussions des chocs communs et qu'elle y réagisse promptement, à l'intérieur du cadre de conduite de la politique monétaire qui lui est propre, afin d'atténuer les effets de ces chocs sur l'économie de son pays et sur l'économie mondiale.

Vu les liens de plus en plus étroits qui unissent les économies nationales, il est toutefois légitime de se demander s'il ne devrait pas y avoir une coopération accrue sur le plan des politiques, voire des mesures concertées, pour réagir aux grands chocs communs.

Voici ma réponse à cette question. Et cela m'intéresserait beaucoup, par ailleurs, d'entendre d'autres points de vue à ce sujet.

Dans un premier temps, j'aimerais souligner que mes collègues des autres banques centrales et moi attachons une grande importance à nos réunions bimestrielles à la Banque des Règlements Internationaux et à nos rencontres régulières au Fonds monétaire international, où nous discutons systématiquement de la conjoncture économique internationale. C'est dire qu'il existe déjà un important processus d'échange d'information sur les conditions économiques qui règnent au sein de nos pays respectifs et dans le monde.

En ce qui concerne les mesures de politique monétaire, je dirais que le meilleur moyen d'affronter les chocs communs, tels que le ralentissement de l'activité économique mondiale l'an dernier et les événements du 11 septembre, consiste en une réaction rapide de la part de chacune des banques centrales. Cette réaction devrait se fonder sur les besoins particuliers de chaque pays. Mais elle devrait également tenir compte de ce qui se passe ailleurs et des dispositions prises par les autres autorités budgétaires et monétaires pour remédier à la situation. Autrement, l'intervention de chaque banque centrale risquerait de se révéler insuffisante ou excessive et d'avoir des effets indésirables sur l'économie mondiale.

Mais, à l'instar d'autres dirigeants de banque centrale, je ne suis pas d'avis qu'une réaction rapide implique des mesures concertées. Laissez-moi préciser, pour être bien clair, que je suis en faveur de la coopération, de l'échange d'information et de la prise en compte du contexte extérieur. En revanche, je ne crois pas qu'un mécanisme formel de coordination ou de concertation soit nécessaire.

Du moment que tous les intervenants saisissent bien la portée de certains chocs mondiaux, il est tout à fait justifié que les différentes autorités monétaires prennent des mesures adaptées à leurs propres besoins pour parer aux répercussions de ces chocs.

Par exemple, dans les jours qui ont suivi immédiatement le 11 septembre, il n'y a pas eu de processus officiel de prise de décisions conjointe. Les grandes banques centrales ont néanmoins échangé de l'information, ce qui leur a permis d'en arriver à une évaluation commune des graves risques auxquels était exposée l'économie mondiale. Des mesures de politique monétaire ont ainsi pu être prises rapidement, bien qu'elles n'aient pas été simultanées ni de même ampleur.

À en juger par les signes de reprise qui se manifestent aujourd'hui partout dans le monde, je dirais que ce processus de consultation internationale et d'intervention rapide de la part des diverses banques centrales a bien fonctionné et nous a aidés à surmonter les circonstances très difficiles auxquelles nous avons été confrontés l'année dernière.

J'aimerais également insister sur l'importance des relations personnelles qu'entretiennent les dirigeants de banque centrale. Nos contacts réguliers nous permettent d'établir une confiance qui s'avère très importante quand il faut agir promptement, comme nous l'avons fait en septembre dernier, immédiatement après les attentats terroristes, pour composer avec les pressions subies par les institutions financières, les marchés et les infrastructures. Au Canada, par exemple, nous avons été à même d'agir très vite et d'obtenir une augmentation temporaire du montant sur lequel portait notre accord de swap avec la Réserve fédérale américaine. Cet arrangement avait pour objet de faciliter le fonctionnement des marchés financiers canadiens et de fournir des liquidités en dollars É.-U. aux banques canadiennes pour qu'elles puissent, au besoin, régler leurs transactions en devise américaine.

Pour conclure, je dirai que l'année passée, tout comme au cours de la dernière décennie, la fourchette cible de l'inflation adoptée par le Canada aux fins de la mise en oeuvre de la politique monétaire a permis à la Banque d'intervenir rapidement et efficacement en vue d'amortir les effets des chocs d'envergure internationale sur notre économie.

Dans un monde très ouvert et de plus en plus intégré, il importe que les différentes banques centrales agissent sans tarder, en fonction de leurs besoins particuliers, mais aussi en tenant compte de la situation à l'étranger. Cette approche est la plus apte à atténuer les effets des chocs mondiaux sur l'économie de leur pays et, par conséquent, sur l'économie internationale.

En prenant, chacun de nous, les mesures qui conviennent à nos économies nationales, il est fort probable que nous agissons aussi dans le meilleur intérêt de l'économie mondiale.