Les événements dramatiques des deux dernières années et l'inquiétude grandissante que suscitent les perspectives à court terme de l'économie mondiale ont fait naître un climat dans lequel les responsables des politiques publiques ne prêtent plus attention qu'à la conjoncture et perdent de vue leurs objectifs à long terme.

Le réflexe naturel est de privilégier le présent et d'employer tous les outils existants pour résoudre les problèmes de l'heure, sans se préoccuper suffisamment des conséquences à long terme des actions entreprises.

Il est facile d'oublier les leçons péniblement apprises dans le passé et de négliger les facteurs fondamentaux à long terme sans lesquels il ne peut y avoir de reprise vigoureuse ni de progrès durables de l'activité économique au fil du temps.

Mais quels sont donc ces facteurs fondamentaux?

Dans son allocution d'ouverture, M. Greenspan a traité de l'importance des facteurs fondamentaux, en remontant le fil de l'histoire jusqu'à Adam Smith. Le plus frappant, c'est que les choses n'ont pas tellement changé depuis ce temps. Il n'est cependant pas nécessaire de remonter aussi loin pour trouver les principes sur lesquels fonder notre action. Nous n'avons qu'à nous appuyer sur les quatre grands principes issus du consensus qui est apparu au sein de l'OCDE durant les années 1980.

Le premier de ces principes relève de la politique monétaire. Essentiellement, il établit la stabilité des prix comme objectif propre de la politique monétaire à moyen terme, incitant les décideurs publics à réagir de façon symétrique et prospective aux mouvements excessifs de la demande et de l'offre afin de maintenir au sein de l'économie un équilibre qui assure la stabilité des prix et la maximisation de la production à moyen terme.

Le deuxième principe concerne la politique budgétaire et l'importance capitale d'une approche plus disciplinée en matière de gestion des deniers publics. Les niveaux d'endettement croissants et le vieillissement de la population ont fait nettement ressortir la nécessité de mesures concrètes pour éliminer les déficits et imprimer au ratio de la dette au PIB une trajectoire résolument descendante. Les stabilisateurs automatiques pourraient continuer de jouer durant les périodes de ralentissement économique, mais les surplus dégagés durant les bonnes années aideraient à préserver l'équilibre budgétaire et le mouvement de repli du ratio dette/PIB.

Le besoin de vastes réformes structurelles en vue d'atténuer les rigidités et les inefficiences forme l'essence du troisième principe. Ce dernier prône la suppression des restrictions légales et des règlements astreignants, la fin des dépenses publiques excessives et l'élimination des systèmes d'imposition et de subvention créateurs de distorsions.

Le quatrième et dernier principe est un plaidoyer en faveur de la libéralisation des échanges. Il a pour postulat que seule une réduction des entraves au commerce international permettra aux pays de tirer pleinement parti des gains découlant d'une spécialisation, d'une productivité et d'une compétitivité accrues.

On peut comparer ces quatre principes aux pieds d'une chaise. En effet, celle-ci est plus stable lorsque ses quatre pieds sont d'égale longueur. De même, l'économie est plus stable lorsque des progrès sont accomplis dans chacune des quatre directions indiquées.

Mais que faut-il faire durant les périodes de fortes perturbations économiques inattendues?

Le plus récent ralentissement de l'économie mondiale a accentué les pressions en faveur d'une intervention des décideurs publics sur plusieurs fronts. Dans certains pays, on les presse d'ériger des barrières commerciales afin de protéger des secteurs particuliers de l'économie nationale contre la concurrence étrangère. Mais l'expérience a montré que les politiques du chacun pour soi ne sont pas seulement coûteuses pour le reste de l'économie des pays qui les imposent, mais aussi qu'elles sont nuisibles à la prospérité mondiale.

Les autorités d'autres pays ont été invitées à laisser tomber les réformes structurelles pendant un moment de crainte que ces dernières n'aggravent la faiblesse de l'activité économique. Malheureusement, une telle approche se solde presque invariablement par un rendement sous-optimal de l'économie nationale dans les années qui suivent et fait grimper au maximum les sacrifices qu'exigera à long terme la résolution des problèmes structurels — semant ainsi souvent les germes des futures crises.

Dans de nombreux pays, l'atonie de la croissance économique conjuguée à un accroissement des dépenses publiques a entraîné récemment une dégradation de la situation budgétaire, annulant les gains durement acquis au cours de la dernière décennie. Si cette dégradation résulte de l'action des stabilisateurs automatiques en place, elle est inévitable et même souhaitable à court terme. Cependant, les décideurs doivent se garder de répondre aux appels en faveur de vigoureuses mesures budgétaires de type discrétionnaire à des fins de stabilisation. De telles mesures exercent généralement leurs effets bien après que le besoin de stimulation additionnelle se soit fait sentir, et ceux-ci sont souvent difficiles à inverser. Finalement, elles ont souvent pour tout résultat d'affaiblir la situation budgétaire structurelle d'un pays.

Il ne fait aucun doute que la politique monétaire est l'outil le plus efficace qui soit pour régler les difficultés cycliques à court terme frappant l'économie. Elle est souple, facilement réversible et d'une portée générale. Si on lui laisse jouer ce rôle, on évitera alors l'apparition de pressions démesurées sur d'autres politiques ou d'autres instruments, moins adéquats. Mais je veux qu'il soit bien clair que cela ne signifie nullement que le recours à la politique monétaire nous dispense de prendre les mesures qui s'imposent sur les trois autres fronts. Par exemple, on ne peut imposer des barrières aux échanges commerciaux et affirmer par la suite que la détente monétaire doit être accentuée. On ne peut pas laisser des rigidités prendre racine dans l'économie puis réclamer ensuite des banques centrales qu'elles stimulent l'économie. Il faut continuer de s'efforcer de mettre de niveau les trois autres pieds de la chaise tout en faisant un usage judicieux de la politique monétaire. Les dirigeants de banque centrale ont le devoir de veiller à ce que la politique monétaire ne devienne pas elle-même une source d'instabilité. Pour cela, ils ne doivent jamais perdre de vue leur objectif à long terme, à savoir un taux d'inflation bas et stable.

La faiblesse récente de l'activité économique mondiale, jointe à la situation géopolitique incertaine et à la volatilité des marchés financiers, a entraîné une importante détente monétaire dans la plupart des pays. Celle-ci était généralement appropriée (et devra peut-être même être intensifiée dans certains cas). Mais il est extrêmement important que les autorités monétaires ne détournent pas leur regard de l'horizon qui les concerne. En se focalisant sur l'évolution de la situation économique dans 18 à 24 mois, elles feront en sorte que les objectifs clés à moyen terme soient atteints et aussi que les besoins à court terme de l'économie soient pris en compte.

Les responsables de la politique monétaire devraient aussi se garder de cumuler de trop nombreuses responsabilités, comme tenter de stabiliser certains segments des marchés.

Je ne veux pas dire par là que nous ne devons pas nous intéresser à ce qui se passe sur les marchés financiers. Au contraire. Les marchés peuvent livrer de précieux renseignements sur l'évolution à venir. De plus, ils exercent une influence directe et indirecte sur l'économie réelle.

Toutefois, les autorités monétaires doivent résister aux appels les exhortant à gérer activement les marchés financiers et à intervenir régulièrement pour aider les prix d'actifs financiers à se stabiliser. Il serait navrant que nous répétions les erreurs coûteuses qui ont été commises dans le passé et sacrifiions le long terme au court terme.

Comme la plupart des pays, le Canada s'est engagé à respecter les quatre principes à la base d'une bonne tenue économique, soit un taux d'inflation bas et stable, une gestion prudente des finances publiques, une réforme des structures et la libéralisation des échanges commerciaux. Au fil des récentes années, notre pays a accompli de grands progrès dans ces quatre domaines. Bien sûr, on a vu apparaître des pressions menaçant d'ébranler la détermination des pouvoirs publics canadiens, mais celles-ci ont été repoussées avec vigueur. Si la résistance qui leur a été opposée déplaît à certains groupes d'intérêts, la population canadienne dans son ensemble appuie quant à elle l'application de politiques saines. Elle demeure convaincue que les autorités ne se laisseront pas détourner du droit chemin; c'est pourquoi la consommation des ménages et les investissements des PME restent vigoureux. La poursuite de saines politiques à moyen terme contribue à soutenir le dynamisme de la demande intérieure, et ce, malgré l'incertitude régnant sur la scène économique internationale et géopolitique.

Pour conclure, je dirai que les incertitudes actuelles se dissiperont et que la croissance économique se raffermira si nous continuons d'appliquer des politiques macroéconomiques, commerciales et structurelles saines. Nous devons réfléchir aux institutions, aux structures et aux politiques que nous souhaitons voir en place une fois que la récente tempête se sera calmée; nous ne devons pas trop nous attarder au moment présent. Même si les défis qu'il nous faut affronter à court terme peuvent paraître énormes, il serait déplorable qu'en tentant d'y faire face, nous compromettions nos perspectives de croissance future et d'amélioration de la tenue de notre économie.

Le Canada a la ferme intention de maintenir le cap. J'espère que c'est aussi le cas de tous les pays rassemblés ici aujourd'hui. Nous devons ensemble veiller à ce que les leçons que nous avons tirées du passé et notre engagement indéfectible envers des politiques prudentes soient mieux compris.