C'est pour moi un honneur d'être parmi vous aujourd'hui pour recevoir ce prix.

L'un des grands privilèges qu'il y a à travailler dans le secteur public est de pouvoir côtoyer tant de personnes extraordinaires de tous les coins du pays, et même du monde entier.

Je trouve très emballant et extrêmement gratifiant d'être ici ce soir, entouré de gens avec qui j'ai travaillé au fil des ans et que je considère comme de vrais amis.

Le programme de la soirée met l'accent sur la valeur du service public et l'importance d'une compréhension des questions économiques et financières dans le bien-être des Canadiens. Ces deux thèmes revêtent pour moi une signification toute particulière, car ma carrière se partage entre la fonction publique et l'enseignement. L'intérêt que je porte depuis longtemps au service public et à l'éducation économique (et, de fait, à l'éducation en général) est né et a été nourri durant les années que j'ai passées au Collège Ridley et à l'Université Queen's. La devise du Collège Ridley est Terar dum prosim (que l'on pourrait traduire ainsi : « Puisse la passion de servir me consumer »). Celle de Queen's est Sapientia et doctrina stabilitas (autrement dit : « La sagesse et le savoir seront le pilier de tes jours »).

Voilà donc mon propos en bref : sagesse, savoir et service. L'éducation est axée sur la sagesse et le savoir. Et l'éducation confère une obligation au service.

D'autres intervenants, ici ce soir, ont examiné certaines façons de renforcer la contribution du secteur public à notre bien-être. Mais j'aimerais tout de même ajouter quelques remarques personnelles à cet égard avant d'aborder le thème de l'éducation économique.

Comme économiste, la question que je me pose le plus souvent est de savoir comment nous pouvons, en tant que pays, accroître notre bien-être économique. Et quand je regarde ce qui se passe de par le monde, une chose m'apparaît clairement : les sociétés qui ont le mieux réussi à améliorer le bien-être de leurs citoyens sont celles qui ont su fournir un climat social où le dynamisme et la créativité des personnes et des entreprises peuvent se développer. Ces sociétés sont celles qui, selon la théorie de Robert Wright 1, sont capables de créer des situations où toutes les parties sont gagnantes. Ce sont aussi les « sociétés efficientes » dont Joseph Heath parle dans son livre du même titre 2.

Pour parvenir à ce résultat, nous devrions, entre autres choses, continuer de consolider la relation qui existe entre le secteur public et le secteur privé. En particulier, il importe que nous trouvions les bonnes façons d'inciter les employés du gouvernement à encourager et aider le secteur privé à accroître la productivité et l'innovation. Nous devrons aussi trouver les bonnes façons d'amener ce dernier à oeuvrer pour l'amélioration du bien commun et de la productivité des mesures collectives prises par les gouvernements.

Mais le problème est que les secteurs privé et public se comportent trop souvent comme s'ils appartenaient à deux univers distincts. Aussi, le défi qui se pose à tous deux est de mieux comprendre la nature symbiotique de leur relation et, partant, l'importance d'interagir et de se compléter.

Ce qu'il faut retenir ici, c'est qu'en tant que société, nous ne pouvons nous permettre que les secteurs privé et public se comportent comme deux solitudes. Les particuliers et les entreprises ont besoin d'un secteur public aux rouages bien huilés pour veiller, premièrement, au fonctionnement efficient des marchés et, deuxièmement, à la fourniture de biens publics à un coût avantageux. Parallèlement, le secteur public doit comprendre comment les particuliers et les entreprises fonctionnent, afin d'offrir le cadre approprié au fonctionnement efficient des marchés. Si ce principe s'applique à toutes les composantes du secteur public, il est peut-être plus pertinent encore pour ceux d'entre nous (y compris la Banque du Canada) qui sont chargés du cadre économique et financier dans lequel les entreprises et les particuliers évoluent.

Je viens de parler de la relation symbiotique entre le secteur public et le secteur privé. Nulle part ailleurs cette relation est-elle plus importante que dans le développement du capital humain, par l'entremise de l'éducation, de la formation et de l'expérience pratique.

Je me propose d'examiner avec vous la façon dont les secteurs public et privé peuvent interagir pour stimuler le développement du capital « économique » des particuliers. J'entends par capital « économique » la capacité des gens d'être plus productifs au travail, que ce soit à titre d'employés ou d'entrepreneurs, et aussi dans leur vie personnelle, c'est-à-dire dans la gestion de leurs propres affaires économiques et financières.

En langage d'économiste, si nous cherchons à accroître notre production de biens et de services, à devenir plus productifs et à améliorer notre bien-être en tant que pays, nous devons accroître notre investissement en capital physique. Mais, à mesure que la technologie se complexifie et que la concurrence s'intensifie à l'échelle internationale, il est tout aussi important, sinon plus encore, que nous augmentions également notre investissement en capital humain. Et cela signifie d'abord et avant tout améliorer les compétences de notre main-d'oeuvre.

Il nous incombe donc à tous de réfléchir sérieusement aux moyens d'y parvenir ainsi qu'aux façons de donner aux gens les outils dont ils ont besoin pour devenir plus efficaces au travail et plus habiles et compétents dans la conduite de leurs propres affaires.

Pour ce faire, nous devons mettre l'accent à la fois sur le niveau quantitatif et qualitatif de l'éducation, aussi bien formelle qu'informelle.

De nombreuses recherches ont été menées sur le rendement des investissements en éducation. La plupart portent sur les avantages associés à l'obtention d'un diplôme d'études secondaires ou post-secondaires. Ce genre d'analyse révèle en général une corrélation positive entre le niveau de scolarisation et celui des revenus. C'est en partie pourquoi, au Canada, nous insistons pour que les enfants restent à l'école plus longtemps et poursuivent des études post-secondaires.

Cette attitude s'est avérée extrêmement rentable, et elle doit continuer de figurer au programme. Mais nous devrions aussi nous pencher sur les moyens de rendre l'enseignement scolaire plus productif. Il ne s'agit pas seulement de consacrer davantage de ressources à l'éducation, mais aussi d'exploiter plus efficacement la ressource la plus cruciale et la plus précieuse en jeu : le temps des élèves.

Mais comment s'y prendre? Pour commencer, nous devrons prêter plus d'attention que nous ne l'avons fait jusqu'ici au développement de la petite enfance, afin qu'à six ans, un plus grand nombre d'enfants puissent arriver à l'école prêts à apprendre. J'ai discuté de cet aspect des choses dans une allocution que j'ai prononcée en mai dernier devant la Sparrow Lake Alliance 3.

Nous devrions également insister davantage sur l'acquisition des compétences en lecture et en écriture à l'école primaire, à la lumière des données qui indiquent que cela porte véritablement ses fruits par la suite.

Mais c'est, notamment, en établissant un lien entre éducation et expérience pratique — en d'autres termes, en « construisant un pont avec le vrai monde » —, que nous pouvons rendre l'enseignement scolaire plus productif et adapté à l'époque où nous vivons.

L'apprentissage sur le tas peut contribuer à bâtir ce pont. Ces formes pratiques d'éducation peuvent être fournies par la collectivité à l'intérieur et à l'extérieur de l'école, par les parents et par les entreprises — autrement dit, par à peu près tout le monde ici présent ce soir! Malheureusement, on en tient très peu compte dans la littérature économique. C'est pourquoi j'aimerais m'y attarder quelques minutes.

Lorsque j'étais en Russie au début des années 1990, ce qui m'a frappé, c'est que, même si les gens là-bas possédaient des compétences techniques et que certains d'entre eux avaient même une connaissance théorique de l'économie de marché, ils n'en avaient pas une compréhension intuitive. Ils n'avaient pas eu l'occasion d'acquérir informellement, c'est-à-dire sur le tas, les compétences qui sont absolument nécessaires pour fonctionner efficacement dans une économie de marché.

Qu'est-ce que cela signifie? Notamment qu'il faut que notre système d'éducation réussisse mieux à donner aux élèves « une compréhension fonctionnelle ». Je reviendrai sur ce point un peu plus tard. Mais il s'agit aussi de voir à ce que les enfants aient la possibilité de vraiment comprendre comment fonctionne l'économie.

D'après ce que j'ai pu constater durant mon séjour en Russie, ce n'est pas que les Russes avec qui je travaillais n'avaient pas étudié la théorie de l'économie de marché à l'université, c'est qu'ils n'avaient pas eu la possibilité, dès leur jeune âge, de voir concrètement comment l'économie de marché fonctionne et de tirer des leçons de leur expérience.

Le grand avantage dont nous jouissons au Canada est que la plupart d'entre nous comprennent intuitivement comment l'économie de marché fonctionne. En effet, nous avons grandi dans ce système économique et en avons acquis une connaissance pratique, soit en tant que mini-entrepreneurs, qui livraient les journaux, coupaient le gazon ou gardaient des enfants; soit en tant que jeunes employés, qui travaillaient dans un établissement de restauration rapide, ou encore emballaient les achats et portaient les sacs d'épicerie au supermarché. La leçon apprise comme mini-entrepreneurs est que, si on livrait un journal mouillé, on ne se faisait pas payer, et si on ne se présentait pas à l'heure pour garder les enfants, on ne nous rappelait pas. Comme jeunes employés, nous avons vite compris que si nous laissions échapper une boulette de viande hachée par terre ou si nous manquions de respect envers les clients, nous étions renvoyés. Surtout, nous avons appris qu'il existe un lien entre la qualité du service rendu et la rémunération qui nous est versée.

Aujourd'hui, certaines de ces premières expériences et occasions de s'initier à la vie économique ne s'offrent plus aux enfants. Par exemple, le journal est maintenant distribué par des adultes qui peuvent se lever à trois heures du matin. Et, pour des raisons de santé et de sécurité au travail, certaines provinces canadiennes ont adopté des lois du travail qui interdisent à toute personne de moins de seize ans de se trouver sur un chantier de construction.

Du fait que certaines de ces premières expériences n'existent plus, et que d'autres sont susceptibles de disparaître au fur et à mesure des progrès technologiques, nous tous, parents, employeurs et décideurs publics, devrons continuer de réfléchir aux façons de donner à nos jeunes de nouvelles occasions d'apprendre sur le tas.

Comme parents, nous pouvons encourager nos enfants à vivre des expériences d'initiation à la vie économique. En tant qu'employeurs, nous pouvons offrir aux adolescents des stages ou des emplois à temps partiel rémunérés. À titre d'enseignants, nous pouvons nous efforcer davantage d'intégrer des expériences de travail dans les programmes éducatifs. Et en tant que décideurs publics, nous pouvons faire en sorte que la réglementation du travail n'empêche pas les élèves de profiter d'expériences très formatrices.

Tout le monde devrait y mettre du sien pour que les élèves de fin de secondaire aient l'occasion de travailler auprès d'hommes de métier dans nos ateliers, auprès de techniciens et de programmeurs informatiques dans nos entreprises et nos bureaux, voire auprès d'économistes de la Banque du Canada.

Comme chacun le sait, les enfants sont fascinés par l'informatique. Pourquoi ne pas tirer profit de cette fascination pour faire mieux connaître le monde du travail aux élèves? L'informatique offre aussi d'innombrables possibilités d'apprentissage interactif en milieu scolaire, que nous devrions essayer d'exploiter plus à fond. Certes, les manuels pédagogiques continuent d'avoir leur importance — surtout s'ils sont bien faits et adaptés au public canadien. Mais Internet et, particulièrement, les outils interactifs — comme les jeux qui simulent des situations réelles — peuvent s'avérer des moyens d'apprentissage des plus utiles. Les enfants peuvent s'amuser tout en en apprenant beaucoup sur la monnaie et le crédit, par exemple, ainsi que sur le fonctionnement de l'économie, de l'État et d'autres institutions.

Comme je l'ai déjà dit, le problème est que nous avons souvent tendance à considérer que le monde est compartimenté : que le secteur privé se trouve d'un côté et le secteur public de l'autre; que le monde de l'enseignement est totalement à part de celui du travail, et ainsi de suite. En fait, il serait très avantageux de bâtir des ponts entre l'école, au sens large du terme, et le monde réel, à savoir le monde des affaires et celui de la vie de tous les jours.

Nous devons encourager nos jeunes, tant qu'ils sont encore aux études, à commencer à se familiariser avec le monde bancaire, les finances et l'économie en général, si nous voulons que ces citoyens de demain aient une « culture fonctionnelle » qui les aide à gérer efficacement leur quotidien une fois qu'ils seront adultes.

Les gens ayant de bonnes bases en économie et en finances sont mieux armés pour prendre des décisions éclairées — pour leur propre bénéfice et celui de l'économie tout entière. Ce genre de connaissances leur permet non seulement de mieux gérer leurs affaires personnelles et les dépenses de leur ménage, mais aussi d'être des membres plus efficaces et productifs de la société. Ils peuvent aussi devenir de meilleurs citoyens, à même de porter un bon jugement sur les questions de politique publique qui ont une incidence sur leur avenir et celui de leur pays.

Les enfants ne sont pas les seuls à avoir besoin d'apprendre. Le monde évoluant rapidement, les adultes ont aussi besoin de se tenir au courant des tendances et des progrès réalisés dans de nombreux secteurs. Il nous faudra apprendre tout au long de notre vie si nous voulons être capables de suivre l'évolution rapide de notre environnement économique, financier et technologique.

Dans ce sens, il importe que tous les employeurs accordent une plus grande attention à la gestion du savoir et de l'apprentissage. C'est ainsi que les employés pourront continuer à se perfectionner et à fonctionner efficacement dans un milieu de plus en plus complexe et exigeant.

Les programmes et organismes communautaires, telle la Fondation canadienne d'éducation économique (FCEE), peuvent aussi offrir des occasions d'apprentissage aux jeunes et aux adultes pour les aider à approfondir leurs connaissances économiques et financières. Je sais que la FCEE, de sa propre initiative ainsi que dans le cadre de partenariats stratégiques avec du personnel enseignant et des entreprises, s'est déjà beaucoup investie pour faire avancer la culture économique dans les écoles, mais aussi parmi les adultes au Canada. Et elle envisage de faire bien plus encore à l'avenir.

En ce qui concerne la Banque du Canada, nous considérons comme primordiale l'amélioration de la culture économique et financière au pays. Nous estimons, en effet, qu'un public mieux informé sur le plan économique garantit une plus grande efficacité de la politique monétaire. Lorsque les Canadiens comprennent bien nos fonctions, responsabilités et politiques, en matière d'économie et d'inflation surtout, ils peuvent formuler leurs projets d'avenir avec plus d'assurance et prendre de meilleures décisions économiques.

Au tout début de mon discours, j'ai évoqué le besoin d'éviter que les secteurs public et privé au Canada ne se comportent comme deux univers totalement distincts. Il faudrait, au contraire, qu'ils dialoguent, qu'ils concourent à l'atteinte d'objectifs de portée nationale et qu'ils opèrent de manière plus ouverte et transparente. C'est dans cet esprit que la Banque du Canada a lancé d'importantes initiatives pour établir un dialogue avec les Canadiens et fournir des renseignements d'ordre économique et financier.

À cet effet, nous utilisons tous les outils à notre disposition. Le site Web de la Banque est le premier d'entre eux. Il offre une foule d'informations sur des sujets de nature économique et financière, de même que des documents interactifs, comme l'animation décrivant le mécanisme de transmission de la politique monétaire et la feuille de calcul de l'inflation. Nous avons aussi l'intention d'utiliser notre site Web à des fins encore plus pédagogiques pour les enfants.

Nous avons, par exemple, élaboré un programme intitulé « Échec à l'inflation », pour aider les élèves de fin de secondaire à apprendre les bases de la politique monétaire au moyen de jeux, de simulations, de discussions et d'activités de groupe. Ce programme est offert actuellement sur place, au Musée de la monnaie, mais il sera versé dans le site Web de la Banque l'an prochain. Nous mettons aussi à la disposition des enseignants — et des personnes intéressées — des trousses intitulées « Musée de poche », dont ils peuvent se servir pour des exposés en classe. Enfin, au Musée de la monnaie, les élèves peuvent tirer profit des expositions et des jeux interactifs élaborés à leur intention pour en savoir plus sur la monnaie et l'inflation.

Étant donné l'importance que nous attachons à l'avancement de la culture économique et financière dans notre pays, nous continuerons à la Banque de concevoir des programmes et du matériel pédagogiques visant des élèves de tous les âges. Nous poursuivrons aussi nos efforts d'amélioration des communications que nous destinons au grand public.

Pour conclure, laissez-moi résumer mes propos de ce soir.

Dans notre monde de plus en plus complexe et concurrentiel, l'avancement du niveau de bien-être économique de notre pays dépendra dans une large mesure de la qualité de notre main-d'oeuvre. Mais il dépendra aussi de l'aptitude de nos concitoyens à mener leurs opérations économiques quotidiennes avec compétence et efficacité.

L'amélioration des compétences et du niveau de culture économique et financière de nos concitoyens nécessitera, en premier lieu, des efforts concertés de la part de tous les acteurs — parents, enseignants, employeurs, organismes communautaires et décideurs publics — et, en second lieu, une compréhension, une interaction et une collaboration accrues entre les secteurs public et privé.

Les organismes comme la FCEE ont joué — et doivent continuer de jouer — un rôle crucial à ce chapitre. Vous dirigez actuellement un projet d'envergure nationale, intitulé « Bâtir l'avenir », qui vise à promouvoir la connaissance économique et financière chez les Canadiens. À la Banque du Canada, nous ne pouvons que louer votre initiative.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie d'être venus partager ces moments avec moi. Votre présence et l'amitié qui nous a unis au fil du temps sont à mes yeux la récompense la plus précieuse qui soit.

Merci beaucoup.