Je suis très heureux d'être ici aujourd'hui et de pouvoir vous adresser la parole. Par ailleurs, je tiens à remercier Gilles Lepage, membre du Conseil d'administration de la Banque du Canada pour le Nouveau-Brunswick, d'avoir accepté de se joindre à moi.

Où que l'on vive au Canada, il est impossible de ne pas voir que le monde qui nous entoure évolue rapidement. À cause de l'ouverture de nos frontières aux échanges commerciaux et aux flux financiers internationaux, nous devons comprendre cette évolution pour pouvoir gérer adéquatement l'économie de notre pays et tirer parti des nouvelles possibilités qui s'offrent à nous.

La croissance de l'activité à l'échelle mondiale a été remarquablement vigoureuse ces trois dernières années, avoisinant 4 1/4 % en moyenne, et elle devrait se maintenir aux alentours de 4 % en 2006 et en 2007.

Malgré cette solide tenue dans l'ensemble, l'économie canadienne et celle du Nouveau-Brunswick sont confrontées à des défis de taille, attribuables à plusieurs tendances internationales étroitement reliées. Mentionnons premièrement les importants déséquilibres mondiaux, qui ne cessent de se creuser. Ce qui importe le plus pour le Canada, c'est le fait que la balance courante des États-Unis (c'est-à-dire la balance du commerce extérieur de biens et de services et des revenus de placement de ce pays avec le reste du monde) accuse actuellement un déficit considérable. En contrepartie de ce déficit, les pays d'Asie enregistrent de gros excédents au titre de leur balance courante et accumulent d'énormes réserves de change. Le deuxième phénomène à prendre en considération est l'accession de la Chine et de l'Inde au rang de puissance économique mondiale et la redoutable concurrence livrée par ces pays. En troisième lieu vient la disparité qui existe entre les différentes régions du globe, l'Amérique du Nord et les économies émergentes d'Asie affichant de meilleurs résultats économiques que l'Europe et le Japon.

Quelles sont les incidences de ces tendances sur le Canada et le Nouveau-Brunswick?

C'est de cela dont j'aimerais vous entretenir aujourd'hui. Je vais d'abord exposer plus en détail ces grandes tendances.

L'évolution récente de l'économie mondiale

Le déficit de la balance courante des États-Unis a augmenté d'environ 300 milliards de dollars É.-U. depuis 2002 et se situe actuellement à 785 milliards, ce qui équivaut à 6 1/2 % du produit intérieur brut (PIB) américain. De plus, le niveau d'endettement de ce pays par rapport au reste du monde a plus que doublé au cours des cinq dernières années, atteignant plus de 25 % de son PIB. L'Asie est devenue la principale source de capitaux étrangers entrant aux États-Unis. En outre, les pays asiatiques ont constitué des réserves de change totalisant plus de 2 billions de dollars É.-U., la Chine en détenant à elle seule 820 milliards à la fin de 2005. L'importance de ces réserves s'explique, notamment, par le fait que certains pays d'Asie, tout particulièrement la Chine, utilisent un régime de changes fixes ou de flottement dirigé (par rapport au dollar américain) dans lequel, de l'avis général, la monnaie nationale est sous-évaluée.

Ces déséquilibres substantiels ne peuvent être maintenus à long terme. Aucun pays, même de la taille des États-Unis, ne peut se permettre d'accroître continuellement sa dette extérieure en proportion de son PIB. Il faudra, au bout du compte, que ces déséquilibres soient corrigés.

Mais ce ne sera pas facile. D'abord, cela prendra du temps, puis il faudra un plan d'action international à plusieurs volets pour y parvenir.

La solution passe en partie par une augmentation de l'épargne nationale des États-Unis. Mais celle-ci suppose une baisse de la consommation américaine et donc, probablement, une réduction des exportations canadiennes vers ce pays. Pour éviter les effets négatifs que pourrait avoir le recul des dépenses des États-Unis sur la demande mondiale, il faudra que d'autres pays industrialisés se dotent de politiques visant à stimuler la demande intérieure.

L'application de telles politiques ne suffira pas toutefois. La dernière fois où d'importants déséquilibres mondiaux ont été observés, soit au milieu des années 1980, ceux-ci touchaient surtout les pays industrialisés. Or, ce n'est pas le cas aujourd'hui. Comme je l'ai déjà mentionné, de nouveaux acteurs importants ont fait leur apparition sur la scène internationale. Je pense principalement aux économies émergentes d'Asie. Celles-ci doivent aussi contribuer à la correction des déséquilibres actuels en misant davantage sur l'expansion de leur demande intérieure que sur leurs exportations.

La transition vers une accélération de la croissance de la demande intérieure en Asie ne pourra se faire sans accroc si les pays qui ont actuellement un régime de changes fixes ou de flottement dirigé ne commencent pas à favoriser une plus grande flexibilité des taux de change nominaux. S'ils n'agissent pas en ce sens, d'autres pays qui, comme le Canada, ont adopté un régime de changes flottants risquent de devoir faire plus que leur juste part des efforts nécessaires à la résorption des déséquilibres. On pourrait aussi assister à la montée du protectionnisme dans le monde, ce qui desservirait toutes les nations commerçantes, y compris le Canada. C'est pourquoi la Banque du Canada s'est rangée du côté des partisans d'une flexibilité accrue du cours de la devise chinoise et des autres monnaies asiatiques. Il importe tout autant de souligner que nous sommes persuadés que cette plus grande flexibilité comblera surtout en fait les besoins de ces pays eux-mêmes, car elle soutiendra en longue période la croissance de leur économie en renforçant la demande intérieure et en permettant une affectation efficiente des ressources.

Maintenant, qu'en est-il de la question plus générale de l'intégration de l'Asie, et en particulier de la Chine, à l'économie mondiale?

L'importance grandissante de la Chine dans les échanges internationaux tient en partie au fait que ce pays sert de plus en plus de plateforme d'assemblage pour un vaste éventail de produits d'exportation. Dans les années 1980 et au début des années 1990, la Chine exportait surtout des vêtements, des chaussures et d'autres biens manufacturés légers. Ces dernières années, sa part des exportations mondiales s'est accrue dans presque toutes les catégories, certains secteurs ayant connu un véritable essor; c'est le cas notamment du matériel de bureau et des télécommunications ainsi que du meuble, du textile, des articles de voyage, et des fournitures industrielles. À cause de leur degré de sophistication croissant, les exportations chinoises livreront une plus vive concurrence aux produits canadiens, tant au pays que sur les marchés mondiaux 1.

Nous ne devons pas oublier cependant que l'émergence de la Chine et de l'Inde comme grands acteurs économiques offre également la possibilité aux entreprises canadiennes de prospérer en prenant de l'expansion sur ces énormes marchés d'exportation et en s'approvisionnant auprès de sources moins coûteuses.

Voyons maintenant plus en détail quelle est l'incidence de ces tendances mondiales sur le Canada.

Incidence sur le Canada

L'accession de la Chine et d'autres pays nouvellement industrialisés au rang de puissance économique et la nécessité de corriger les déséquilibres substantiels existant à l'échelle mondiale ont provoqué des variations notables de prix relatifs clés qui revêtent une importance particulière pour le Canada. Je fais notamment référence à la hausse spectaculaire des cours mondiaux des matières premières et de l'énergie, ainsi qu'à l'appréciation marquée du dollar canadien depuis 2002 2.

Lorsque les prix de l'énergie et des produits de base non énergétiques augmentent par rapport aux prix d'autres biens fabriqués au Canada, c'est le signal qu'il faut transférer des ressources économiques dans l'exploitation des matières premières. Voilà une première incidence. En voici une autre : compte tenu du poids considérable de ce secteur au pays, les revenus réels de la population canadienne progressent, ce qui a pour effet d'activer la demande. Résultat, les avantages se font sentir dans des branches de notre économie qui sont moins sensibles aux forces mondiales, tels que le logement et divers services. Mais il ne s'agit là que d'une partie de l'équation. La seconde concerne l'expansion moins rapide d'importants segments de l'industrie manufacturière comparativement à d'autres, à cause de leur exposition à la concurrence grandissante livrée par l'Asie et de la montée du dollar canadien. Au fur et à mesure que ce processus suit son cours, on assiste à une réaffectation de la main-d'oeuvre et du capital entre les secteurs économiques.

Il serait utile de faire un bref retour sur la crise asiatique de 1997-1998 pour mieux comprendre la situation actuelle. Ce qui se passait alors était essentiellement à l'opposé de ce que nous vivons en ce moment. À cette époque, les cours mondiaux des produits de base chutaient, le dollar canadien se dépréciait vivement et, sous l'impulsion de ces signaux, les ressources de production étaient déplacées du secteur des matières premières à celui de la fabrication. Cette période fut donc marquée par une poussée exceptionnellement forte de la production, des exportations et de l'emploi dans le secteur manufacturier.

De quelle façon les évolutions sectorielles influencent-elles la croissance économique des régions dans le climat actuel? Comme ces dernières n'ont pas la même base industrielle, l'incidence des mouvements appréciables des prix relatifs observés récemment varie d'un bout à l'autre du pays.

Les provinces productrices d'énergie de l'Ouest du Canada profitent manifestement du relèvement des cours des matières premières et de la hausse des recettes pétrolières et gazières. Cela se traduit par une augmentation des bénéfices et des investissements, par un vif essor de la production et de l'emploi et par des excédents budgétaires. Toutefois, l'expansion rapide et soudaine de l'économie pèse lourdement sur les infrastructures régionales. Elle engendre en outre des pénuries de main-d'oeuvre, non seulement dans le secteur de l'énergie, mais aussi dans ceux des mines, de la fabrication et de la construction — qui puisent tous dans le même bassin de travailleurs, qualifiés surtout. La rareté se fait aussi sentir dans certaines professions (notamment les comptables, les ingénieurs et les gestionnaires de projet).

D'autres régions du Canada pourvues d'importantes infrastructures d'exploitation des ressources naturelles, dont le Nouveau-Brunswick et, de façon plus générale, les provinces de l'Atlantique, bénéficient elles aussi du renchérissement des produits de base. Par exemple, la construction d'un terminal de gaz naturel liquéfié au printemps, ici même à Saint John, tient au niveau élevé de la demande et des prix dans le secteur de l'énergie. La province étant le plus gros producteur de zinc et de plomb au pays, elle profite également de la hausse des prix de ces minéraux. Par contre, dans le centre du Canada et dans les régions du Nouveau-Brunswick où l'activité manufacturière est concentrée, les résultats économiques n'ont pas été, dans l'ensemble, aussi bons. Comme les fabricants exportent une bonne partie de leur production, l'appréciation du dollar canadien et l'augmentation des coûts de l'énergie ont diminué leur compétitivité. La baisse de la rentabilité et le recul de l'emploi dans l'industrie manufacturière en témoignent. Des secteurs plus traditionnels, comme ceux de la pêche et de la foresterie, ont également été touchés par l'intensification de la concurrence internationale, la faiblesse des prix de vente et la hausse du dollar canadien. Par contre, il importe de souligner que l'on constate, parallèlement, un dynamisme relativement généralisé au Canada, dans les secteurs où la demande intérieure est vigoureuse.

Pour beaucoup d'entreprises et de particuliers, l'ajustement à l'évolution mondiale a été difficile, voire pénible dans certains cas. Tous, nous comprenons les défis qu'elles doivent relever. Et, fait encourageant, les résultats des enquêtes trimestrielles menées par la Banque montrent qu'aux quatre coins du pays, les entreprises s'adaptent aux nouvelles réalités de l'économie mondiale. Certaines ont choisi d'importer davantage d'intrants et de produits finis en s'approvisionnant auprès de fournisseurs à faible coût en Asie. Quelques-unes ont délaissé les produits et les marchés peu rentables pour se tourner vers ceux où les marges bénéficiaires s'annoncent meilleures. De plus, les entreprises ont investi dans les machines et le matériel afin d'accroître leur productivité. En outre, le dernier numéro de notre bulletin intitulé Enquête sur les perspectives des entreprises indique que celles-ci demeurent optimistes à l'égard de l'avenir et que les intentions d'investissement et d'embauche restent fermes dans toutes les régions du pays et dans la majorité des secteurs.

Mais qu'en est-il des politiques macroéconomiques — comment peuvent-elles contribuer à l'ajustement?

De par sa nature, la politique monétaire, qui relève de la Banque du Canada, a une portée nationale. Cela suppose que nous devons observer ce qui se passe dans toutes les régions, analyser la situation globalement, et orienter la politique monétaire en fonction des besoins de l'ensemble du pays. Dans cette optique, la meilleure contribution que la politique monétaire puisse apporter pour faciliter l'ajustement est de chercher à maintenir l'inflation à 2 % et à faire fonctionner l'économie canadienne près de son potentiel sur le moyen terme. Lorsque le taux d'inflation est bas et stable, les entreprises sont mieux en mesure de décoder les signaux transmis par les prix, ce qui les aide à prendre des décisions économiques éclairées. Ceci est particulièrement important lorsque la conjoncture évolue rapidement, comme c'est le cas en ce moment. De plus, lorsque l'économie tourne à plein régime, les ressources de production peuvent être réaffectées plus efficacement entre les secteurs, le transfert s'opérant des secteurs où la demande est faible vers ceux où elle est plutôt vigoureuse.

Il faut aussi que les administrations fédérale et provinciales pratiquent une gestion prudente des finances publiques, axée sur le maintien de budgets viables et équilibrés à long terme, afin de préserver la confiance des investisseurs à l'égard du Canada et d'aider à garder les taux d'intérêt à un niveau relativement bas et stable.

Tout bien considéré, des politiques monétaires et budgétaires judicieuses agissent de concert pour créer une stabilité macroéconomique propice à la réalisation des ajustements nécessaires.

Permettez-moi maintenant de vous donner un aperçu des dernières prévisions de la Banque au sujet de l'économie et de l'inflation. Celles-ci sont présentées en détail dans la Mise à jour de janvier du Rapport sur la politique monétaire, que nous avons publiée la semaine dernière.

L'évolution économique et financière récente

Nous indiquons dans cette publication que l'expansion des économies canadienne et mondiale est conforme à nos attentes, et que les perspectives en matière de croissance et d'inflation au Canada sont semblables à celles qui étaient présentées dans la livraison d'octobre du Rapport sur la politique monétaire. Nous soulignons aussi que l'économie du pays continue de s'ajuster à l'évolution en cours à l'échelle du globe et aux changements des prix relatifs qui en découlent.

Comme je l'ai dit au début de mon allocution, l'économie mondiale continuera d'afficher une croissance vigoureuse, qui avoisinera 4 % cette année et l'an prochain.

Dans ce contexte, nous jugeons que l'économie canadienne dans son ensemble fonctionne actuellement à pleine capacité. Nous nous attendons en outre à ce qu'elle progresse à peu près au même rythme que la production potentielle jusqu'à la fin de l'an prochain, c'est-à-dire, plus précisément, à un taux de croissance annuel moyen de 3,1 % en 2006 et de 2,9 % en 2007. Pour ce qui est du Nouveau-Brunswick, nous prévoyons une légère accélération de l'expansion, qui se situera aux environs de 2 3/4 % en 2006 et 2007, par rapport à 2 1/2 % en 2005, principalement sous l'effet de projets d'investissement tels que celui du terminal de gaz naturel liquéfié que j'ai mentionné plus tôt.

Le taux d'accroissement de l'IPC global à l'échelle du Canada, qui était de 2,3 % au quatrième trimestre de 2005, continuera d'être influencé par les variations des cours du pétrole et du gaz naturel. Il devrait cependant retourner à la cible de 2 % d'ici le premier semestre de 2007. L'inflation mesurée par l'indice de référence, qui se chiffrait à 1,6 % dans les derniers mois de 2005, devrait en faire tout autant.

Comme toujours, des risques, aussi bien à la hausse qu'à la baisse, entourent nos prévisions. Pour 2006, ils sont liés aux perspectives de l'économie mondiale et à l'ajustement de notre économie à l'évolution en cours à l'échelle du globe. Ces risques semblent équilibrés. Mais à partir de 2007, les risques à la baisse deviennent prépondérants, du fait que la correction des déséquilibres mondiaux pourrait entraîner un ralentissement de l'activité économique à l'échelle internationale.

Étant donné que l'économie canadienne tourne à plein régime et qu'elle devrait progresser à peu près au même rythme que la production potentielle durant l'horizon projeté, le 24 janvier, nous avons relevé le taux cible du financement à un jour de 25 points de base, pour le porter à 3 1/2 %. Nous avons aussi indiqué qu'à la lumière de notre scénario de référence et de notre évaluation actuelle des risques, il faudra hausser encore quelque peu le taux directeur afin de maintenir l'équilibre entre l'offre et la demande globales et de garder l'inflation au taux cible à moyen terme.

Conclusion

Pour conclure, je récapitulerai les principaux points de mon allocution.

Premièrement, l'économie canadienne étant très ouverte aux échanges commerciaux et aux flux financiers internationaux, il faut tenir compte des réalités économiques mondiales d'aujourd'hui et faire preuve de suffisamment de souplesse pour s'ajuster en conséquence.

Deuxièmement, les ajustements nécessaires ne pourront se réaliser sans l'aide de politiques économiques judicieuses. Parmi les plus importantes figure une politique monétaire qui vise à maintenir l'inflation à un niveau bas, stable et prévisible, ce à quoi la Banque du Canada s'est fermement engagée.

Troisièmement, si l'on se fie au passé, tout porte à croire que les entreprises et les travailleurs canadiens relèveront les défis de l'heure et feront les ajustements requis pour saisir les possibilités que leur offre une économie mondiale en mutation et en expansion.