Je suis très fier de me retrouver dans ma ville natale, Toronto, pour prononcer mon premier discours à titre de gouverneur de la Banque du Canada. Et je suis particulièrement heureux de prendre la parole devant les membres de la Chambre de commerce. Parmi mes plus beaux souvenirs d'enfance, je me rappelle que mon père m'emmenait déjeuner dans la salle à manger de l'ancien immeuble de la Chambre de commerce, en juin, si j'avais eu de bonnes notes à l'école! Je nouais alors mes premiers liens avec le milieu des affaires et de la finance de Toronto, des liens très utiles que je me suis efforcé d'entretenir au fil des ans et que j'espère continuer à resserrer au cours de mon mandat à la Banque du Canada.

La Banque est une institution réputée, au Canada et à l'étranger, pour la qualité de son travail et la compétence de son personnel. C'est donc un grand honneur pour moi que d'en faire partie et d'être celui qui la dirigera au cours des sept prochaines années. Mon rôle sera de veiller à ce que l'institution consolide ses acquis et continue de réaliser des progrès dans l'acquittement de ses responsabilités envers les Canadiens.

Il y a trois grands thèmes dont j'aimerais discuter publiquement en ce début de mandat. Ce sont la contribution de la Banque à la bonne tenue de l'économie, le rôle qu'elle joue dans la promotion de la stabilité financière à l'échelle nationale et internationale, et l'importance d'entretenir un dialogue franc et ouvert avec les entreprises, les travailleurs et le public en général.

Aujourd'hui, j'aimerais concentrer mon propos sur deux de ces trois points. Je compte traiter de la stabilité financière lors de ma prochaine allocution publique. Je terminerai enfin par quelques observations sur la conjoncture économique actuelle.

La contribution de la Banque à la bonne tenue de l'économie

En tant que banque centrale du pays, la Banque du Canada a pour engagement de contribuer au bien-être économique des Canadiens. Essentiellement, cela signifie qu'elle doit appliquer une politique monétaire qui favorise une croissance économique durable, crée des conditions propices à une hausse des investissements, de l'emploi et des revenus et encourage une plus grande stabilité de l'environnement macroéconomique. Mais comment la Banque peut-elle parvenir à de tels résultats?

... le maintien de l'inflation à un niveau bas, stable et prévisible

La meilleure contribution que la Banque peut apporter à la bonne tenue de l'économie est de maintenir la confiance dans la valeur future de notre monnaie. En clair, cela veut dire que les Canadiens ne devraient pas avoir à se préoccuper des effets de l'inflation dans les décisions de tous les jours qu'ils prennent à titre de consommateurs, de chefs d'entreprise, d'épargnants ou d'investisseurs. Ils doivent pouvoir vaquer à leurs activités avec confiance, sachant qu'ils peuvent compter sur une banque centrale qui fera ce qu'elle doit pour maintenir l'inflation à un niveau bas, stable et prévisible. Cette confiance leur permet de prendre des décisions économiques plus judicieuses, ce qui favorise du même coup une meilleure tenue générale de l'économie et un accroissement des revenus.

Depuis plusieurs années, l'économie canadienne jouit d'un climat d'inflation faible et stable, accompagné d'un rythme d'expansion vigoureux. En outre, l'activité économique enregistre de moins fortes variations que dans les années 1970 et 1980, bien que nous ayons dû faire face à des chocs économiques importants, notamment les crises mexicaine et asiatique. L'emploi et les revenus des particuliers ont progressé, et les investissements des entreprises en machines et matériel ainsi que dans les nouvelles technologies ont considérablement augmenté, en particulier depuis 1996. Parallèlement, le bas niveau de l'inflation a encouragé les entreprises canadiennes à accroître leur efficience et à concentrer leurs efforts sur la maîtrise des coûts et l'amélioration de la productivité.

Il s'agit d'un net revirement par rapport à la situation qui régnait dans les années 1970 et 1980. S'il est une chose qui ressort clairement de cette expérience, c'est qu'un taux d'inflation élevé, instable et imprévisible est terriblement coûteux pour l'économie et la population. Je pense ici à l'incertitude accrue face à l'avenir, à la distorsion des renseignements et des signaux sur lesquels se fondent les décisions importantes, aux fluctuations de la production et de l'emploi ainsi qu'au gaspillage de ressources économiques précieuses, qui sont alors affectées à des activités spéculatives plutôt qu'à des investissements productifs.

Toutes ces raisons devraient suffire à renforcer notre engagement collectif à empêcher une résurgence de l'inflation. Elles me convainquent, pour ma part, du bien-fondé de l'objectif visé par la politique monétaire du Canada depuis le début des années 1990, à savoir le maintien d'un taux d'inflation bas et prévisible comme fondement d'une économie productive, qui fonctionne bien.

S'il est nécessaire à la bonne santé de l'économie, un bas taux d'inflation n'est pas, à lui seul, suffisant. D'autres facteurs jouent également un rôle décisif. Il est très important, entre autres, que nous continuions d'améliorer la structure de notre économie, d'accroître la compétence de notre main-d'oeuvre et de veiller au bon fonctionnement des marchés des biens et du travail. Il est essentiel aussi que tous les niveaux de gouvernement poursuivent, au cours de la prochaine décennie, leurs efforts de réduction de leur dette nette afin de rendre le Canada moins vulnérable aux chocs externes et de le préparer à affronter les pressions qu'entraînera la baisse prévue de notre population en âge de travailler.

L'approche du Canada en matière de politique monétaire : cibles de maîtrise de l'inflation et régime de changes flottants

Permettez-moi maintenant de vous parler du rôle que jouent les cibles d'inflation et le régime de changes flottants dans la politique monétaire du Canada.

En 1991, la Banque et le gouvernement canadien ont annoncé conjointement l'établissement de cibles explicites en matière d'inflation. Depuis 1995, l'objectif consiste à maintenir la tendance de l'inflation à l'intérieur d'une fourchette de 1 à 3 %, en visant le point médian de 2 %.

Les cibles d'inflation fournissent un point d'ancrage, tant pour la formulation de la politique monétaire que dans la formation des attentes des gens au sujet de l'inflation future. Elles procurent à la Banque un moyen efficace d'évaluer les pressions qui s'exercent sur la demande et d'y réagir de manière à atténuer les fluctuations de la production. Je rappelle que les mesures de politique monétaire ne se répercutent pleinement sur l'économie et sur les prix qu'au bout d'un an ou deux; en gardant cela à l'esprit, voyons comment agit cet effet stabilisateur des cibles d'inflation. Si la demande globale exerce des pressions sur l'appareil de production, de telle sorte que la tendance future de l'inflation semble susceptible d'augmenter vers la limite supérieure de la fourchette cible, la Banque resserrera sa politique monétaire afin de réduire la demande et d'alléger les pressions inflationnistes. Ce qui est tout aussi important, c'est que la situation inverse commande une intervention équivalente : si la demande est faible et que l'inflation semble se diriger vers la borne inférieure de la fourchette cible, la Banque assouplira les conditions monétaires afin que l'économie dispose d'une plus grande latitude pour poursuivre son expansion et atteindre son plein potentiel.

De plus, l'accent mis sur la maîtrise de l'inflation peut aider la Banque à jauger les limites réelles de l'appareil de production, en particulier au lendemain de restructurations généralisées, car celles-ci peuvent avoir pour effet de hausser la capacité de l'économie à des niveaux plus élevés que ne le laisserait croire l'expérience passée. En comparant l'inflation réelle avec les projections de la Banque, il est possible de tirer des conclusions à propos des limites de la capacité de production, ce qui constitue un élément important dans la formulation de la politique monétaire.

L'idée fondamentale, ici, est que l'accent mis sur la maîtrise de l'inflation et l'établissement de cibles claires procurent à la Banque un outil efficace qui l'aide à orienter la politique monétaire de manière à atténuer la volatilité de la production et à mieux évaluer le potentiel de production de l'économie.

Voyons maintenant le rôle que joue le taux de change. Pour que les cibles d'inflation constituent le point d'ancrage de notre politique monétaire, il nous faut être dotés d'un régime de changes flottants. Un tel régime permet par surcroît à l'économie de s'ajuster aux perturbations, y compris aux fluctuations de la demande extérieure de produits canadiens. L'exemple classique est celui d'un mouvement marqué des prix de nos exportations par rapport à ceux de nos importations. Dans une situation comme celle-là, les variations de la valeur relative du dollar canadien aident notre économie à s'ajuster plus rapidement aux chocs que ce ne serait le cas sous un régime de changes fixes. Et lorsque la monnaie fluctue en réaction à ces chocs, la cible d'inflation sert à arrimer les attentes relatives à sa valeur, ce qui facilite le processus d'ajustement.

En somme, j'estime que les cibles de maîtrise de l'inflation et le régime de changes flottants se sont avérés efficaces et qu'ils demeurent un choix sensé pour le Canada dans un avenir prévisible.

Ouverture, transparence et communications publiques

Jusqu'à présent, je vous ai expliqué pourquoi je considère que l'engagement constant de la Banque à maintenir un taux d'inflation bas et prévisible est essentiel à la vigueur soutenue de l'économie canadienne. Je vous ai également présenté les raisons pour lesquelles j'estime que la Banque devrait continuer à poursuivre son objectif de bas niveaux d'inflation dans le cadre actuel de cibles de maîtrise de l'inflation soutenu par un régime de changes flottants.

Tout cela est bien beau, me direz-vous, mais comment la Banque s'y prendra-t-elle pour continuer à mettre en oeuvre une politique monétaire crédible et efficace?

Dans un monde exposé à toutes sortes de chocs, et où l'on assiste à une ouverture et à une mondialisation croissantes des marchés financiers, il n'y a aucune garantie que la politique monétaire aura du succès à tous les coups et dans toutes les circonstances. Néanmoins, il est utile que ceux qui sont touchés par les décisions de politique monétaire, à savoir les marchés financiers et le grand public, comprennent ce que leur banque centrale est en train de faire et pourquoi.

Autrement dit, les interventions de la banque centrale ont plus de chances de réussir si elles sont mieux comprises et plus prévisibles. Les marchés financiers peuvent ainsi réagir plus efficacement et même anticiper les mesures de politique monétaire. Pour sa part, le grand public peut mieux tenir compte des intentions de la banque centrale quand il formule ses projets d'avenir. Faire preuve de transparence permet en fait d'obtenir de meilleurs résultats.

Au Canada, la tendance vers une ouverture, une transparence et une responsabilisation accrues à l'égard de la politique monétaire a été vivement stimulée par l'adoption des cibles d'inflation en 1991. Ces cibles ont établi un objectif clair pour la politique monétaire et ont fourni un repère précis à partir duquel peut être mesuré le succès de la Banque du Canada dans la poursuite de cet objectif. La cible d'inflation explicite établie par la Banque et notre détermination à l'atteindre nous ont fortement incités à être aussi francs que possible à propos des facteurs d'origine interne et externe qui risquent d'influer sur l'inflation et la capacité de la politique monétaire d'y faire front.

Sous la direction de mon prédécesseur, le gouverneur Thiessen, qui s'est attaché tout particulièrement à favoriser une ouverture accrue et un dialogue plus efficace, la Banque a fait de grands pas en avant à cet égard. Aujourd'hui, nous communiquons au public une foule de renseignements et d'observations sur la politique monétaire au moyen de nos publications régulières et de notre site Web. Nous discutons également des perspectives d'évolution de l'économie, de l'inflation et de la politique monétaire dans le Rapport sur la politique monétaire et les Mises à jour de ce rapport, ainsi que dans les allocutions prononcées par les cadres supérieurs de la Banque. Notre toute dernière initiative visant à améliorer la compréhension qu'a le public des mesures prises par la Banque a été l'adoption d'un système de dates préétablies pour l'annonce des changements apportés au taux officiel d'escompte. Le communiqué que nous publions à chacune de ces dates fait état de notre plus récente évaluation de l'économie et des raisons qui motivent notre décision de modifier ou non le taux d'escompte.

La communication ne saurait se faire dans un seul sens cependant. La Banque doit aussi comprendre ce qui se passe sur les marchés, au sein de tous les secteurs clés de l'économie et dans l'ensemble des régions. Nous avons besoin de vos commentaires, de vos renseignements et de vos opinions. Nous ne pouvons formuler une politique qui sera efficace que si nous sommes à l'écoute. C'est pourquoi je vous encourage à communiquer avec nous. N'hésitez pas à téléphoner ou à vous rendre en personne à l'un de nos bureaux régionaux, ici à Toronto ou ailleurs au pays.

L'évolution économique récente

Entretenir un dialogue constructif est particulièrement crucial lorsqu'il règne une forte incertitude en ce qui concerne l'avenir. J'aimerais donc, si vous me le permettez, exposer brièvement le point de vue de la Banque sur la conjoncture actuelle.

L'économie canadienne était en bonne position au début de 2001 : son taux de progression en 2000 par rapport à l'année précédente est estimé à 5 %, et sa croissance est demeurée forte au second semestre malgré le ralentissement de l'économie américaine.

Dans notre dernière livraison de la Mise à jour du Rapport sur la politique monétaire, rédigée sur la base des données du 23 janvier et rendue publique le 6 février, nous avons révisé à la baisse le taux de croissance que nous projetions pour l'économie canadienne cette année, le ramenant à environ 3 %. Notre décision était principalement motivée par la décélération plus brusque que prévu de l'activité aux États-Unis. Cette nouvelle prévision se fondait sur l'hypothèse que l'expansion de l'économie américaine allait se situer en moyenne entre 2 et 2,5 % en 2001, le manque d'élan du premier semestre devant céder la place à une reprise relativement robuste au second.

Lors de la parution de la Mise à jour le 6 février, nous avons signalé que, sur la foi des indices qui s'accumulaient, il semblait que la croissance économique aux États-Unis serait plus faible qu'on ne l'avait prévu le 23 janvier, même si nous nous attendions toujours à un rebondissement au second semestre. Nous avons souligné que cette évolution faisait planer certains risques à court terme sur les perspectives de l'économie canadienne.

Mais, comme nous l'avons aussi fait remarquer à ce moment-là, malgré les incertitudes à court terme, la Banque reste généralement optimiste quant aux perspectives pour 2001, compte tenu que les gains de productivité et l'augmentation du revenu disponible engendrée par les réductions d'impôts contribuent à soutenir l'expansion de la demande intérieure.

Bien entendu, certains secteurs et certaines régions du pays ressentiront plus intensément que d'autres les effets du tassement de l'activité aux États-Unis; c'est le cas, par exemple, de ceux qui se concentrent davantage dans la fabrication d'automobiles et d'équipement, en particulier d'équipement lié aux communications et aux technologies de l'information. En contrepartie, on observera une croissance généralement solide dans la construction et les services, et une expansion particulièrement robuste dans les secteurs énergétiques.

Les données canadiennes et internationales obtenues depuis le 6 février ne nous ont pas amenés à modifier les opinions exprimées ce jour-là.

La Banque continuera de suivre de près l'évolution de la situation, et nous fournirons plus de détails à ce sujet dans le communiqué que nous émettrons à la prochaine date d'annonce préétablie, soit le 6 mars.

Conclusions

Pour conclure, je résumerai mes deux principaux messages d'aujourd'hui.

Premièrement, un taux d'inflation bas, stable et prévisible constitue la meilleure contribution que la politique monétaire et la Banque du Canada puissent apporter à une économie productive, qui fonctionne bien.

Deuxièmement, un dialogue efficace entre la Banque, les marchés et le grand public est essentiel à la réussite de la politique monétaire.

Sur ces deux points, mes collègues et moi sommes déterminés à respecter l'engagement de la Banque envers les Canadiens.