Merci. Je suis très heureux de vous accueillir ici aujourd'hui pour discuter de questions importantes d'intérêt commun touchant le développement des marchés de capitaux à l'échelle du globe. Nous souhaitons tous que ce développement se poursuive, dans le cadre de la progression vers un ordre commercial et financier libéralisé et fondé sur le marché. N'oublions pas qu'un système économique ouvert et fondé sur le marché est de plus en plus déterminant dans un monde où les changements découlent de l'avancement des technologies et de nouveaux modes de concurrence, et où les ajustements sont constants. Dans ce contexte, les signaux de prix provenant des marchés peuvent nous aider à comprendre quels ajustements doivent être effectués. Un ordre libéralisé et fondé sur le marché est à l'évidence le meilleur que nous ayons trouvé pour favoriser la croissance et la prospérité, une hausse du niveau de vie et le développement d'une économie intérieure assez souple pour faire face aux chocs.

Bien entendu, de nombreuses politiques sont essentielles pour qu'une économie devienne plus souple et davantage axée sur le marché. Aujourd'hui, toutefois, je veux insister surtout sur l'importance des marchés obligataire et monétaire libellés en monnaie nationale. Mais tout d'abord, je passerai brièvement en revue les autres politiques nécessaires.

Un engagement envers le maintien d'une inflation basse, stable et prévisible est fondamental. Dans la plupart des pays, cet engagement est le mieux appuyé par un régime de changes flottants, qui facilite les ajustements lorsque surviennent les chocs inévitables liés aux prix relatifs, aux échanges mondiaux et aux flux de capitaux. La politique budgétaire est aussi importante. Les administrations publiques doivent gérer leurs finances de façon responsable. Cela ne veut pas dire qu'elles sont tenues d'afficher des budgets parfaitement équilibrés année après année. Elles doivent par contre maintenir, et s'engager à maintenir, le ratio de la dette au PIB à un niveau raisonnable et éviter d'accumuler des dettes qui limiteront la marge de manoeuvre des gouvernements futurs et empêcheront les ajustements nécessaires de s'opérer. Enfin, l'ouverture au commerce international est indispensable à la croissance et à la prospérité économiques.

On accorde, à juste titre, beaucoup d'attention à ces politiques cruciales, car elles constituent les fondements d'une économie. Mais aujourd'hui, j'aimerais concentrer mes remarques sur l'importance de pouvoir compter sur de solides marchés obligataire et monétaire libellés en monnaie nationale.

Premièrement, je parlerai des avantages réels que présentent ces marchés pour un pays. Je décrirai l'expérience du Canada dans le développement de ceux-ci et certains des éléments qu'il reste à améliorer. J'espère que notre expérience sera utile aux autorités de nombreux pays à marché émergent qui s'affairent actuellement à bâtir leur propre marché de titres libellés en monnaie nationale. Et leurs efforts portent leurs fruits. En effet, l'encours des marchés obligataires de ces pays excède maintenant 4 billions de dollars É.-U., une valeur qui a quadruplé en une dizaine d'années. J'examinerai aussi comment ces marchés intérieurs peuvent s'intégrer dans la structure financière internationale et contribuer à sa stabilisation.

Ces observations personnelles reposent sur une expérience de 40 ans des finances publiques et sur deux perspectives : celle d'un banquier central et, auparavant, celle d'un haut fonctionnaire du ministère fédéral des Finances.

Au fil des ans, j'ai été à même d'apprécier le rôle joué sur trois fronts stratégiques distincts par un marché solide d'obligations d'État libellées en monnaie nationale. Premièrement, il peut imposer une discipline au chapitre des politiques macroéconomiques. Deuxièmement, il favorise l'efficience économique et financière. Et troisièmement, il facilite l'établissement d'un système financier stable. Permettez-moi de passer ces trois points en revue.

En ce qui a trait aux politiques macroéconomiques, un gouvernement doit d'abord et avant tout établir sa crédibilité auprès de ses propres citoyens. Ceux-ci doivent être convaincus que les obligations d'État qu'ils détiennent conserveront leur valeur, et avoir l'assurance que le gouvernement honorera ses engagements et qu'il n'aura pas recours à d'importantes hausses d'impôt ou à l'inflation pour alléger le fardeau réel du remboursement. Le défi initial consistant à asseoir sa crédibilité peut être difficile à relever, comme peuvent en témoigner bon nombre de pays à marché émergent aujourd'hui. Une fois ce défi relevé, cependant, un marché efficace d'obligations d'État libellées en monnaie nationale fournit aux autorités les incitatifs nécessaires pour garder en place les politiques saines que j'ai mentionnées dans mon introduction. Je pense ici à une politique monétaire axée sur le maintien d'une inflation basse, stable et prévisible, qui favorise une réduction des taux d'intérêt – tant nominaux que réels – et un allégement du service de la dette dans l'avenir. Je fais aussi référence à des politiques budgétaires prudentes, qui contribuent à renforcer la confiance du public dans le gouvernement et, partant, dans les marchés intérieurs.

Bien entendu, cela ne signifie aucunement que tous les emprunts de l'État devraient être libellés en monnaie nationale. À certains moments, un gouvernement fera ses emprunts en devises, peut-être pour des projets à l'appui d'un futur flux de monnaies étrangères qui pourra, à son tour, aider à rembourser cet emprunt. Une telle situation pose réellement un risque lorsque les gouvernements effectuent des emprunts en devises à répétition pour financer des dépenses intérieures courantes.

Il est intéressant de se rappeler comment le Canada s'y est pris pour se doter de marchés obligataire et monétaire libellés dans sa monnaie nationale, étant donné les similitudes qui existent entre notre propre expérience et la situation dans laquelle se trouvent aujourd'hui de nombreux pays à marché émergent. En 1950, le Canada constituait une économie relativement petite et néanmoins très ouverte, fortement tributaire du commerce extérieur et extrêmement exposée aux fluctuations des cours des produits de base. De plus, le pays avait depuis longtemps l'habitude de recourir à des capitaux étrangers pour financer de grands projets.

À l'époque, la Banque du Canada se souciait avant tout de la création d'un marché des bons du Trésor, et ce, pour favoriser la mise en oeuvre et la transmission plus efficaces de la politique monétaire. Pour sa part, le ministère des Finances, de concert avec son agent financier – la banque centrale –, cherchait à promouvoir l'essor et le bon fonctionnement d'un marché des obligations d'État susceptible d'assurer un financement stable et à faible coût au gouvernement. Et comme le Canada avait adopté un taux de change flottant, il était d'autant plus important qu'il puisse émettre des titres de dette dans sa propre monnaie.

Mais les autorités étaient également conscientes des bienfaits, sur le plan de l'efficience du système financier, d'un marché des obligations d'État qui fonctionne bien. Le crédit privé aux entreprises, en particulier, allait devenir plus abondant et plus accessible. L'objectif global était de jeter les bases d'un marché intérieur efficient de titres à revenu fixe pour les émetteurs privés.

Évidemment, nos marchés n'ont jamais cessé d'évoluer, et les participants à ceux-ci ont été fréquemment consultés. Ces consultations ont contribué à la liquidité et au bon fonctionnement du marché des titres de dette du gouvernement, et ce, dans l'ensemble de la courbe des rendements. Ce marché sert de point de référence pour l'établissement des prix de tous les autres instruments à revenu fixe et des produits qui en sont dérivés, facilitant ainsi l'accès au marché pour les entreprises à la recherche de financement.

Qu'avons-nous appris au fil des ans? L'expérience nous a enseigné que pour maintenir un marché de titres d'emprunt en monnaie nationale qui soit efficient et efficace, il convient de se concentrer sur les aspects primordiaux que sont la liquidité, la transparence, la régularité et l'intégrité des marchés obligataire et monétaire du gouvernement. De cette façon, le marché des titres d'État peut contribuer à l'efficience des marchés de capitaux dans leur ensemble, en offrant des valeurs de référence et des instruments de couverture essentiels.

Sur le plan de la stabilité financière, le développement de nos marchés obligataire et monétaire nationaux a concouru à rendre nos institutions financières plus robustes. Des institutions plus fortes et des marchés plus complets facilitent l'allocation de l'épargne intérieure, ce qui accroît les investissements intérieurs et, par le fait même, favorise une croissance économique plus vigoureuse.

La création de marchés obligataire et monétaire en monnaie nationale peut aussi protéger une économie contre les chocs économiques mondiaux, et ce, de deux façons. D'une part, ces marchés offrent des sources de liquidités plus sûres et plus stables. Mais surtout, ils peuvent permettre une meilleure concordance entre la monnaie des obligations de paiement et celle des encaissements.

En plus de favoriser la stabilité du système financier intérieur, le développement de marchés en monnaie nationale appuie la stabilité financière mondiale. Les économies pourvues d'un système financier solide peuvent aider à empêcher les chocs de se propager à l'échelle du globe. Comme la crise financière asiatique de 1997-1998 l'a fort bien montré, une crise peut se propager parmi des économies dont les systèmes financiers sont faibles, et qui, dans certains cas, sont aux prises avec de sérieux déséquilibres entre actifs et passifs libellés en devises. C'est pourquoi les décideurs publics du monde entier accordent une très grande importance à l'amélioration des systèmes financier et bancaire nationaux.

La mise en place d'un système financier solide exige l'adoption de plusieurs politiques. Le Comité sur le système financier mondial de la Banque des Règlements Internationaux a défini cinq conditions essentielles à la profondeur et à la liquidité des marchés obligataires. Permettez-moi de vous les énumérer. Premièrement, il est nécessaire que les marchés soient concurrentiels. Deuxièmement, ils doivent pouvoir compter sur des émissions d'obligations de référence liquides. Troisièmement, ils doivent être efficients et offrir de bas coûts de transaction. Quatrièmement, il faut qu'ils soient sûrs et robustes. Et enfin, il doit exister un large cercle de participants au marché. Je constate, à la lecture de votre programme, que ce sont là les questions dont vous discuterez plus en détail cet après-midi.

Mesdames et messieurs, j'ai expliqué comment des marchés obligataire et monétaire libellés en monnaie nationale peuvent être bénéfiques à une économie, en donnant aux autorités des motivations de poursuivre de saines politiques macroéconomiques et en favorisant l'efficience financière et économique. J'ai aussi évoqué comment de tels marchés peuvent contribuer au développement d'un système financier national solide. Ce facteur, à son tour, peut concourir à la stabilité financière, aussi bien au sein d'un pays qu'à l'échelle internationale. Au début d'une conférence comme celle-ci, il est important, selon moi, de se rappeler pourquoi nous avons besoin de marchés obligataire et monétaire forts et libellés en monnaie nationale. De façon générale, les mesures que le Canada a prises par le passé pour se doter de tels marchés peuvent s'appliquer, dans le monde d'aujourd'hui, aux diverses économies émergentes qui cherchent leur propre voie. Mais une chose est sûre : les principes qui ont présidé à la création de ces marchés - liquidité, transparence, régularité et intégrité - ne sont pas moins valables aujourd'hui qu'il y a 50 ans.