L’usage des espèces comme moyen de paiement est en diminution constante dans de nombreux pays, y compris au Canada et en Suède. Ce phénomène pourrait signaler que nous allons vers une société sans argent comptant. Au Canada pourtant, la valeur des billets de banque en circulation en pourcentage du PIB est non seulement stable depuis des décennies, elle a même augmenté ces dernières années. En revanche, cette valeur s’amoindrit constamment en Suède. À quoi cette différence entre les deux pays tient-elle? Que révèle l’analyse comparative des expériences canadienne et suédoise?

Pour répondre à ces questions, nous distinguons dans notre étude les petites coupures utilisées dans les transactions des grosses coupures servant normalement de réserve de valeur. Nos résultats indiquent que la valeur des petites coupures en circulation par rapport au PIB suit une tendance baissière à long terme tant au Canada qu’en Suède en raison de la baisse des transactions qui y sont réglées en espèces. Ces évolutions découlent de l’adoption des mêmes nouveaux moyens de paiement de détail dans les deux pays. L’argent comptant demeure cependant, jusqu’à présent du moins, quasi universellement accepté par les commerçants aussi bien au Canada qu’en Suède. Ces facteurs – innovations en matière de paiements et acceptation des billets de banque par les commerçants – ne permettent donc pas d’expliquer pourquoi le ratio des espèces au PIB est en chute libre en Suède, mais non au Canada.

C’est plutôt du côté de la demande de grosses coupures qu’il faut chercher l’explication à la divergence observée entre les ratios de la valeur des billets de banque au PIB. En Suède, trois facteurs ont contribué à la contraction de la demande de grosses coupures au fil du temps. D’abord, au vu de l’expérience de ce pays, la population pourrait s’attendre à ce que les autorités publiques interviennent pour protéger les dépôts bancaires en cas de crise financière, diminuant ainsi l’intérêt de la détention d’espèces comme réserve de valeur sûre. Ensuite, le fait que des succursales bancaires suédoises ne détiennent plus d’espèces entrave l’accès aux grosses coupures. Enfin, les règles concernant le cours légal en Suède, à savoir que certaines anciennes séries de billets cessent d’être acceptées comme moyen de paiement, semblent avoir découragé la détention de grosses coupures de manière générale. Au Canada, en revanche, la demande étrangère de grosses coupures canadiennes aurait un peu augmenté ces dernières années.

Trois conclusions principales se dégagent de l’analyse :

  1. Les interventions des autorités et les dispositifs de résolution bancaire (comme les régimes de recapitalisation internes) qui assurent la protection des dépôts durant les crises financières diminuent l’attrait des grosses coupures comme couverture en cas d’accroissement des risques. Ils pourraient aussi rendre moins nécessaire la fonction de réserve de valeur sûre que pourrait représenter une monnaie numérique de banque centrale (Engert, Fung et Hendry, 2018).
  2. Les succursales bancaires qui n’offrent pas le retrait d’espèces peuvent limiter l’accès aux billets de banque, surtout si le réseau de guichets automatiques ne répond pas à la demande de coupures diverses des consommateurs ou n’offre pas de services adéquats de dépôt d’espèces, en particulier pour les commerçants.
  3. Les règles concernant le cours légal, qui se traduisent par l’annonce de la fin de l’utilisation d’anciens billets comme moyen de paiement, peuvent avoir comme effet non intentionnel de limiter la demande d’espèces en général. Cet effet sera d’autant plus prononcé que les annonces seront fréquentes et que la démarche d’échange de billets désuets contre de nouveaux billets sera ardue.